Justice, destins croisŽs (ƒnŽe-Didon-Job)

 (dŽcembre 2013)

 

 

ƒnŽe, hŽros futur dĠHector Berlioz, parcourt le monde.

ƒnŽe sillonne les mers au grŽ des vents, cherchant o poser pied.

ƒnŽe enqute sur les vertus des populations rencontrŽes : avec qui rŽtablir la justice de Troie, cette justice quĠil a vue ˆ lĠÏuvre mais quĠil ne conna”tra vraiment quĠˆ la rŽactiver ?

 

LĠidŽe de Justice lui vient de cette citŽ qui, dix ans durant, rŽsista au sige des Grecs, liguŽs derrire un roi de Sparte jaloux      sĠacharnant ˆ restaurer les droits et devoirs du mariage.

La citŽ de Troie abritait les amours dĠHŽlne la Grecque et de P‰ris le Troyen. Mais Troie ne faisait pas gloire de ces amours obliques : elle se bornait ˆ les protŽger, ˆ lĠabri de ses murailles. Troie reconnaissait ainsi lĠamour qui dŽrange la tranquillitŽ des institutions et les alliances des hŽritages ; et cette reconnaissance Žtait lĠindex de sa justice, dĠune justice pour qui lĠamour nĠest pas monnayable dans les Žchanges diplomatiques ni sacrifiable ˆ des intŽrts supŽrieurs, pour qui lĠamour est une existence inconfortable qui ne se mesure quĠˆ elle-mme.

Troie refusa de raturer les amours dĠHŽlne et de P‰ris, et sa justice fut de sĠen tenir ˆ ce principe, quoiquĠil lui en cožte.

Et le prix fut dŽmesurŽ : la ville de Troie fut rasŽe de fond en comble, mais lĠŽclat inentamŽ de son nom traversera les temps jusquĠˆ nous parvenir.

 

*

 

Au crŽpuscule de Troie, Cassandre prophŽtise :

Ç LĠennemi amoncelle nos ruines. Mais, enfouie et protŽgŽe sous ces pierres, ensemencŽe par la fermentation des cadavres, notre idŽe de Justice va demeurer, ˆ lĠabri de la nuit qui sĠŽtend sur le monde. La destruction de Troie ne dŽtruira pas cette idŽe qui dŽsormais reposera sous terre, prte ˆ germer ˆ nouveau, ˆ rejaillir parŽe dĠune intensitŽ neuve.

Elle reviendra. Seul un vaincu saura la reconna”tre, et la nommer.

Oracle de Cassandre la Troyenne ! È

 

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ƒnŽe chemine sans trve.

Et voici quĠˆ lĠautre bout du monde, sur les rives de Carthage, il rencontre lĠamour sous les traits dĠune reine, Didon la PhŽnicienne, lĠhŽro•ne ˆ venir de Henry Purcell.

Didon dŽclare :

Ç ƒnŽe, tu as trouvŽ le lieu que tu cherchais, tu as rencontrŽ ceux que tu espŽrais. Carthage, que jĠai fondŽe contre lĠinjuste citŽ de Tyr, est accueil de chacun et abri de tous. Allions-nous pour en faire la sÏur de Troie en y fondant la justice sur lĠamour.

ƒnŽe, je distingue ce possible que tu ne sais pas voir car jĠapporte lĠamour, cette intimitŽ partagŽe qui discerne lĠinaperu et dŽcoupe une fentre sur ce qui vient, cet emport qui dŽbride et aimante.

Ë nous deux, nous parachverons la justice sous le sceau dĠun Amour qui alliera les existences en un faisceau convergent dĠŽnergies. Et notre Carthage tŽmoignera ˆ la face du monde       de la justice dont notre amour est capable, tout comme il attestera    de notre amour commun pour la justice. È

ƒnŽe, fascinŽ par la lumire de ses yeux noirs et lĠincendie de son sourire, Žpouse le velours de sa voix, le temps dĠune nuit ˆ lĠombre dĠune grotte.

Mais, rendu en pleine lumire, il va sĠen Žloigner, jusquĠˆ dŽcider de repartir pour errer ˆ nouveau sur les mers : la nouvelle Troie ne sera pas cette Carthage qui disposerait une justice sous garantie de lĠamour : ˆ Troie, la justice protŽgeait lĠamour, comment lĠamour protgerait-il la justice ˆ Carthage ? LĠamour nĠŽtait quĠune des composantes quĠabritait Troie ; il ne saurait opŽrer comme gage universel.

ƒnŽe pressent, face ˆ Didon, que la Justice diversifie les dons mais repousse le lien qui attache les gerbes : la Justice entrelace sans nouer, elle solidarise sans synthŽtiser, fut-ce dans le creuset dĠun amour.

 

*

 

Dans sa tentative de ressusciter – ailleurs encore, toujours plus loin - la justice de Troie, ƒnŽe, ultimement, va buter sur un Žcart quĠil ne saura mettre en Ïuvre : ƒnŽe ne saura associer, au courage affirmŽ dans la guerre et ˆ lĠintelligence des situations rŽapprise de son pre lors dĠune visite ˆ la caverne des morts-vivants, la sage retenue face ˆ lĠennemi dŽfait. Il ne pouvait lĠapprendre dĠune Didon, Žperdue et dŽcha”nŽe dans la dŽb‰cle de son amour ; seule la contingence dĠune victoire pouvait la lui enseigner. Mais ƒnŽe ne saura, dans le triomphe, arrter le bras vengeur quĠil abattra sur son rival Turnus, dŽsarmŽ et rendu ˆ ses pieds. ƒnŽe, vainqueur, faillit ˆ la justice dont Troie, vaincue, Žtait lĠemblme.

 

Que nĠa-t-il, dans son pŽriple, abordŽ aux rives de Job, cet IsmaŽlite Žpris de justice qui fut son voisin de MŽditerranŽe, et son contemporain !

 

**

 

Au milieu du tourbillon des occupations ordinaires, Job campe, immobile, les sens aux aguets.

 

Ç Je sais, de connaissance exacte et sure, quĠil y a la justice, ici et maintenant.

Mais cette justice, je la discerne mal de mon tas de fumier ; je sais quĠelle reste accessible, mais mon regard, troublŽ par le sac dĠinjustices dŽversŽ sur ma tte, nĠa plus lĠintelligence de ce qui mĠarrive. È

 

Ç Job, nĠas-tu pas failli pour que cette nuŽe de revers te plient au ras du sol ? NĠest-il pas vrai quĠil nĠy a Òpas de souffrance sans fauteÓ ? È Tes discours ne dissimulent-ils pas les torts qui minent ton existence ? È

 

 Ç Malheur ˆ moi ! Le sort sĠacharne : aux innombrables injustices du monde sĠajoute, pire encore, celle de mes amis qui me souponnent ! Je nĠai commis nulle injustice, et cette sŽrie de dŽboires qui mĠaccable nĠest que terrible hasard, dure et terrible contingence privŽe de toute nŽcessitŽ. È

 

 Ç LĠimmensitŽ de ton orgueil nĠest-elle pas la source cachŽe de ces humiliations ? È

 

 Ç Je sais que la justice nĠest pas ce qui punit ni ce qui courbe ; la justice renforce et redresse ce qui mŽrite de lĠtre.

De ma citadelle de paille, les yeux pourtant brouillŽs, je maintiens, envers et contre tous, que la justice rŽside ˆ portŽe de chacun. La justice me traverse et me relve     lˆ mme o les injustices me frappent. È

 

 Ç Et voici que tu dŽclames comme un Messie meurtri ! È

 

Je nĠannonce ni ne dŽnonce, et je ne promets rien ; je ne fais que dŽclarer ce que je sais : la justice opre dans les replis du dŽclin, dans les secrets des dŽfaites comme dans lĠŽclat des succs. La justice travaille ici sur cet amoncellement dĠordures, comme elle travaillait lˆ-bas, dans la maison de ma grandeur, comme elle travaille partout o se bousculent les vertus. È

 

 Ç Balivernes de vieux bavard ! Ouvre les yeux, regarde autour de toi : il nĠy a que lĠinjuste ! È

 

Il nĠy a pas que la faiblesse des yeux et le sable des paupires ; il y a aussi lĠalerte de lĠoreille et lĠaiguillon de la voix.

Il nĠy a pas que ce quĠil y a, il y a aussi la justice qui excde toute rature de lĠinjuste pour adjoindre sa gloire ˆ lĠexistence ordinaire. JĠen appelle de cette justice qui associe courage de vivre libre, intelligence de lĠŽgale endurance dans lĠalŽa des circonstances et sagesse des lŽgitimes colres face ˆ lĠennemi. Et si mon intelligence bute aujourdĠhui sur lĠarbitraire de la situation qui mĠest faite, ma sagesse du moins oriente mon courage et ma patience saura faire puissance de mes limites.

De tout ceci, je nĠen dŽmordrai pas, et mĠen porte garant. Paroles de Job ! È

 

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