Ittamar Ben-Avi (1882-1943) : Pour une confŽdŽration judŽo-arabe (1931) [1]

Orizons, 2014

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Plus que jamais, la Palestine est ˆ lĠordre du jour. Il est Žvident que, nĠen dŽplaise ˆ certains Sionistes dont la plupart mnent une vie insouciante et heureuse en dehors de la Palestine, le problme palestinien ne sera finalement rŽsolu que sur la base dĠune entente judŽo-arabe. Depuis longtemps, avant la DŽclaration Balfour de 1917 [2], du temps mme de la rŽvolution jeune turque en 1908, je nĠai cessŽ de proclamer cette vŽritŽ dans divers journaux et revues. (15)

JĠai soutenu, dans de nombreux discours et interviews, que la Palestine devrait former le noyau dĠun ƒtat confŽdŽrŽ, comme la Suisse. (15)

Il nĠy a pas de temps ˆ perdre. La situation dans tout le Proche-Orient sĠaggrave et si, indŽpendamment des visŽes coloniales anglaises, on nĠen vient pas ˆ une solution convenable aux Arabes et aux Juifs, la Palestine se transformera en un effroyable champ de bataille. Ë nos chefs sionistes de le comprendre. Le plus vite sera le mieux. Les hommes raisonnables des deux c™tŽs doivent chercher ˆ se comprendre et, sĠils le veulent, ils se comprendront. (16)

 

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Il est temps, je crois, de sĠattaquer  ˆ un problme qui, ˆ premire vue, ne semble pas beaucoup attirer lĠattention du public mais est nŽanmoins dĠune importance dŽcisive pour le futur. Il est assez curieux de constater que ce problme, dans son essence, se base sur la diffŽrence de sens de deux noms qui sont connus de tous ˆ savoir Juif et JudŽen. Durant des sicles, ces deux termes ont ŽtŽ interchangeables ; il y a cinquante ans, les Žcrivains et les potes sĠen servaient encore sans accorder beaucoup dĠattention ˆ la signification des deux mots. En ce temps-lˆ, lĠidŽe mme dĠune nationalitŽ juive Žtait si Žtrangre ˆ la plupart des Juifs europŽens et amŽricains quĠil nĠy avait aucune nŽcessitŽ dĠŽtablir une diffŽrenciation entre les deux. (19)

Quand le Dr Herzl apparut ˆ lĠhorizon de lĠactivitŽ juive, pour la premire fois, dans certains cercles, se fit sentir un doute quant ˆ la propriŽtŽ du terme Ç Juif È lorsquĠil sĠappliquait au nouveau mouvement politique lancŽ par Herzl, lequel demandait que la Palestine fžt universellement reconnue comme le foyer des Juifs. Si je ne me trompe, lĠun des plus intimes disciples et conseillers de Herzl suggŽra que le nouveau mouvement fžt dŽnommŽ Ç JudŽen È. Quel dommage que cette proposition ait ŽtŽ rejetŽe ! Si au lieu dĠappeler notre mouvement Ç Sionisme È, nous lĠavions appelŽ Ç Pro-JudŽanisme È, combien dĠobstacles fatals auraient ŽtŽ supprimŽs ! (19-20)

Les sionistes sincres ne considrent-ils pas la majoritŽ des paysans du pays comme la descendance de la population autochtone, cĠest-ˆ-dire des anciens JudŽens qui furent obligŽs dĠaccepter lĠIslam et la ChrŽtientŽ ? (48)

Je dŽclarerai que tout effort fait en vue de nier lĠab”me existant entre certains Juifs est non seulement futile mais encore une perte de temps et dĠŽnergie. [É] NĠoublions pas que la situation [de division entre les Juifs] nĠa rien de nouveau. Pendant leurs quatre mille ans dĠhistoire les Juifs ont ŽtŽ divisŽs en deux camps. Mme au temps de notre indŽpendance, sur notre propre sol, Juda et Isra‘l constituaient non seulement deux ƒtats avec leurs rois et leurs gouverneurs distincts mais souvent deux ennemis, chacun dĠeux nĠhŽsitant pas ˆ sĠassocier avec des puissances Žtrangres pour pouvoir anŽantir lĠautre. (21)

Jadis le peuple juif Žtait divisŽ en deux royaumes : Juda et Isra‘l. Bien souvent, entre les deux royaumes frres, sĠaccusa une haine encore plus grande quĠentre Isra‘l et lĠAssyrie ou entre Juda et lĠƒgypte. Ë la vŽritŽ, Isra‘l sĠalliait presque toujours ˆ Babylone et Juda aux Pharaons pour se livrer des batailles fratricides. Ce fut leur perte ˆ tous deux. Pourquoi la nouvelle JudŽe, sĠinspirant des exemples fournis par lĠhistoire, ne vivrait-elle pas en paix maintenant avec Isma‘l ? Jadis Juda Žtait au sud et Isra‘l au Nord. AujourdĠhui Juda est ˆ lĠOuest, Isma‘l ˆ lĠEst. Ils sont de la mme race, parlent presque le mme langage, beaucoup dĠIsma‘lites Žtant, en rŽalitŽ, dĠanciens JudŽens devenus Musulmans. Juda et Isma‘l c™te ˆ c™te, en contact amical, avec les ChrŽtiens pour intermŽdiaires sincres, quel soulagement ce serait pour lĠhumanitŽ, et quel pas en avant pour le Proche-Orient, la Transjordanie Žtant repalestinisŽe et le Ç Palestinisme È prenant la place du Sionisme ! (99)

De moins en moins conservera-t-on le terme ÒJuifÓ pour tout ce qui concerne ce que les Juifs accomplissent en Palestine. (22)

LĠinfluence des Juifs du dehors sur nos affaires [en Palestine] doit cesser, et le plus t™t sera le mieux. (23)

Avec lĠaccroissement du nombre des Juifs en Palestine, lĠamour-propre juif palestinien sĠaffirmera de plus en plus et il viendra inŽvitablement un moment o une provocation mme indirecte des Juifs de lĠextŽrieur au sujet dĠun problme vital sera pŽniblement ressentie par les Juifs palestiniens.  Alors le Juif palestinien proclamera avec raison que, Žtant JudŽen de naissance ou par choix, il est seul responsable de ses propres affaires. Ainsi, de mme que jadis, le terme ÒjudŽenÓ se dressera une fois de plus en contraste devant le mot ÒjuifÓ. (23)

Les JudŽens nĠadmettront jamais que les Juifs dĠune contrŽe quelconque puissent tre considŽrŽs comme JudŽens simplement parce quĠils sont Juifs. Nous autres, en Palestine, prendrons ˆ lĠŽgard des immigrants la mme attitude que celle prise par lĠAmŽrique qui impose ˆ tout EuropŽen un sŽjour de plusieurs annŽes avant de lui permettre de devenir citoyen amŽricain. (24)

 

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Je me rends trs bien compte des attaques violentes auxquelles je vais avoir ˆ faire face, autant de la part des Arabes que des Juifs, pour oser exprimer ouvertement une idŽe qui est dans lĠair, dans la pensŽe de chacun et mme dans le cÏur de nombreux citoyens de ce pays.  ConsidŽrant toutefois lĠopportunitŽ de lĠheure, jĠai pris sur moi de parler pour ceux qui auraient dž prendre la tte de ce mouvement mais qui nĠont pas eu jusquĠˆ prŽsent le courage dĠaffirmer en public ce quĠils considrent, jĠen suis sžr, comme la seule solution du problme palestinien. (33)

La vie politique dĠune nation doit se former peu ˆ peu. LĠHistoire lĠa prouvŽ maintes fois. (93)

Le nom de Palestine se justifie de lui-mme et devrait satisfaire tous les habitants. Ç JudŽe È resterait le nom dĠun canton ou des cantons exclusivement juifs que lĠon formerait. (55)

Un patriotisme commun est, en vŽritŽ, inŽvitable. On le pratique dŽjˆ dans notre vie quotidienne : les cafŽs communs, lĠusage dĠune mme ŽlectricitŽ, les efforts faits en commun en vue de construire des ports communs, les cŽrŽmonies et les amusements publics auxquels on prend part en commun, le tŽlŽphone, etc. Tout cela constitue le dŽbut du Ç Palestinisme È et doit continuer. Lorsque je parcours les routes et vois les paysans bcher la terre, je les aime tous, que leur langue soit lĠhŽbreu ou lĠarabe. Un million dĠ‰mes, possŽdant trois religions et deux langues, doit former une patrie commune pour deux peuples frres. ÒJudŽenÓ enthousiaste, je nĠen suis pas moins un ÒPalestinisteÓ loyal et profondŽment convaincu. (39)

Il faut Žtablir au moins un jour de rŽjouissances commun aux deux ŽlŽments du pays : le 9 dŽcembre qui est le symbole dĠun grand accomplissement : la libŽration en 1917 du joug turc. Une telle fte nĠempcherait nullement ni les JudŽens ni les Musulmans de fter leurs propres ftes. (40)

Il est dĠautres mesures qui devront rapprocher les deux branches de la race sŽmite sur le sol qui leur est sacrŽ ˆ toutes deux, parce quĠil est le patrimoine que leur lŽgurent leurs anctres communs. On devrait crŽer des Žcoles mixtes et faire dispara”tre ˆ jamais le systme dĠinstitutions distinctes pour chaque religion. Naturellement, dans ces Žcoles, les ma”tres devraient inculquer aux enfants le principe du patriotisme commun. LĠŽtude de lĠhŽbreu, de lĠarabe et de lĠanglais serait obligatoire pour tous les enfants, de mme que le sont le franais, lĠallemand et lĠitalien en Suisse. LĠusage de caractres latins, proposŽ par moi ˆ mes compatriotes, pour les deux langages hŽbreu et arabe, les rendrait plus faciles ˆ apprendre. On pourrait crŽer des cours du soir en vue de Ç palestiniser È compltement les habitants. (41)

Rien ne contribuera mieux ˆ h‰ter et ˆ complŽter le processus de ÒpalestinisationÓ de tous les citoyens de notre pays que la latinisation des alphabets hŽbra•que et arabique. (59).

Je vois dŽjˆ se dessiner ˆ mes yeux, flottant sur les villes et les villages de notre pays, un drapeau commun : deux bandes bleues et vertes sur un fond de neige, le croissant encerclant lĠŽtoile de David ! (41)

Les circonstances sont favorables ˆ lĠunion de deux peuples frres vivant c™te ˆ c™te dans un mme pays. Prenez par exemple la similitude des langages : quelle lŽgre diffŽrence entre ÒKatabti lo MiktabÓ et ÒKatabt la MaktubÓ, phrases qui toutes deux signifient ÒJe lui ai Žcrit une lettreÓ !  Si, ˆ tout cela, on ajoute le fait que prs de quatre cent termes dĠagriculture, purement hŽbra•ques, ont survŽcu dans la langue arabe parlŽe en Palestine, alors quĠils sont inconnus en Iraq, en Arabie , en Syrie ou en ƒgypte ; si lĠon observe avec quelle ferveur les Musulmans de Palestine rŽvrent le prophte Mo•se, le rŽvrent comme aucun musulman de lĠIraq ou de Syrie ne le fait ; si lĠon voit la parfaite similitude qui existe entre le vieux paysan de langage arabe et le Juif de Galicie qui parle yiddish, aprs une sŽparation dĠenviron deux mille ans, on est conduit ˆ croire que le Juif vient ici non pas pour supplanter ces frres autochtones mais en vue de se Ç rŽ-autochtoniser È pour le bŽnŽfice commun. (49)

LĠun des ŽlŽments les plus importants et qui indique la voie sur laquelle le Palestinisme sĠengagera inŽvitablement est ce quĠon pourrait appeler notre Ç Sabbat augmentŽ È, ou encore notre semaine Ç NŽo-Palestinienne È soit une semaine ŽcourtŽe ˆ quatre jours de travail et un Sabbat prolongŽ de trois jours, le vendredi pour les Musulmans, le samedi pour les Juifs et le dimanche pour les ChrŽtiens. (50)

Le Palestinisme, toutefois, signifie plus que cela. Il suppose que le temps des luttes religieuses aura pris fin en Palestine. (51)

Le droit de conqute est pŽrimŽ. Ce nĠest pas par le droit de conqute que Juifs et non-Juifs sont encore lˆ dix ans aprs la [Premire] Guerre Mondiale. CĠest par droit de traditions et dĠaccomplissements. (53)

 

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Impossible est aussi peu palestinien quĠil Žtait franais au temps de NapolŽon. Il est arrivŽ en Palestine certaines choses que le monde tenait pour impossibles, et ces choses ont eu un rŽsultat favorable. La venue dĠAbraham dans la terre de Canaan paraissait impossible. Le dŽpart de Mo•se dĠƒgypte semblait certainement impossible. Pourquoi alors le ÒPalestinismeÓ ne serait-il pas possible quand il prŽtend unir et non sŽparer, harmoniser et non diffŽrencier, pacifier plut™t quĠexciter lĠantagonisme ? (58)

Prenons modle sur la Suisse pour proposer une confŽdŽration de cantons : des cantons juifs contiendraient une minoritŽ arabe tout comme des cantons musulmans auraient des minoritŽs juives. Ë la vŽritŽ, ce mŽlange de majoritŽs et de minoritŽs juives, musulmanes et chrŽtiennes au sein de diffŽrents cantons auraient pour effet de crŽer des relations amicales rŽciproques. (97)

Les cinq ou six cantons juifs de Palestine se fŽdreraient en une JudŽe autonome. (98)

Nous offrirait-on une rŽgion cent-pour-cent juive, nous nĠen voudrions pas ! Ce nĠest pas pour construire un nouveau ghetto en Palestine, fžt-il dorŽ, que nos frres ont quittŽ les ghettos de lĠEurope orientale. Dans la JudŽe autonome, il y aura immŽdiatement 180.000 Juifs, 60.000 Musulmans et 10.000 ChrŽtiens tout comme il y aura 500.000 Arabes et ChrŽtiens dans les zones non-juives de Naplouse, de HŽbron, de Gaza et de Nazareth avec quelques 20.000 Juifs tout au plus. Ces minoritŽs rŽciproques donneront ˆ chacune des zones autonomes lĠoccasion de dŽmontrer pratiquement quelle attitude celles-ci adopteront envers celles-lˆ. Le temps des otages a disparu pour toujours. (112)

Pour ce qui est de JŽrusalem, la frontire entre la partie juive et la partie arabo-chrŽtienne serait une ligne qui couperait la ville au point de division quĠest le quartier russe. En plus, ˆ lĠintŽrieur de lĠenceinte antique, on pourrait aisŽment crŽer quelque chose comme trois ÒcitŽs vaticanesÓ, la musulmane autour de la MosquŽe dĠOmar, la chrŽtienne autour du Saint-SŽpulcre et la juive en face du Mur des Lamentations, chacune dĠelles exterritorialisŽe et gardŽe par sa propre police, selon lĠexemple donnŽ par le TraitŽ de Latran. (113)

 

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Je prŽvois une extrme objection : ÒË quoi bon, demandera-t-on, avoir tant travaillŽ et tant espŽrŽ pour nĠaboutir quĠˆ cette minuscule JudŽe autonome, Lilliput des ƒtats modernes ? Si ce nĠest que a, autant vaudrait renoncer dŽfinitivement au grand rve qui a bercŽ le peuple juif depuis Juda HalŽvy jusquĠˆ Herzl.Ó JĠy rŽpondrai en disant que pratiquement la Palestine ne pourra dans aucun cas rŽsoudre le problme juif dans toute son envergue. [É] Non, le problme est judŽen, non pas juif. (113-114)

La Palestine a ŽtŽ dans lĠantiquitŽ le pont qui reliait lĠOccident ˆ lĠOrient. Ce pont, depuis longtemps en ruines, redressons-le. Nous serons les PhŽniciens de la MŽditerranŽe, les intermŽdiaires entre lĠOccident et lĠOrient. (115)

 

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[1] Ce recueil dĠarticles, ŽchelonnŽs de 1925 ˆ 1931, est la rŽŽdition du livre original publiŽ en 1931 ˆ Paris aux Žditions Rieder. LĠauteur est un juif nŽ ˆ JŽrusalem en 1882 et mort en 1943 aux ƒtats-Unis.

[2] Rappel - DŽclaration le 2 novembre 1917 de Lord Balfour : Ç Le gouvernement de Sa MajestŽ envisage favorablement lĠŽtablissement en Palestine dĠun foyer national pour le peuple juif. È Ce Ç foyer national juif È se dira en hŽbreu Yichouv.