Correspondance Paul Celan – Gisle Celan-Lestrange

(Seuil, 2001)

 

Gisle (11 dcembre 1951)

 Je suis si heureuse de te dire tout le calme dans lequel je me suis endormie hier. Cest ce calme qui minquite, tu sais, il ne mest pas naturel il ne mest pas naturel du tout, et cest toi qui me le donnes. Je ne peux pas le comprendre encore. Ne me demande pas trop ce que je pense parce que je ne peux pas encore le savoir. 

 Cest si doux de taimer en dehors de toute logique 

 Cher Aim – je tenvoie mon regard tout toi puisque tu dis laimer. 

Paul (12 dcembre 1951)

 Je te regarde, ma chrie, je te regarde dj au-del de cette brume que lespoir, nest-ce pas, ne se lassera pas de dissiper. 

Gisle (1 janvier 1952)

 Tu mas donn trs envie de travailler. 

 Et puis tu dois aussi commencer savoir tout ce que je ne sais pas – tout ce que je devrais connatre. 

Paul (7 janvier 1952)

 Je serai l, auprs de toi, dans un instant, dans une seconde qui inaugurera le temps. 

 Ce monde est toi, toi seule, et il sen trouve agrandi. Il a trouv, grce toi, une nouvelle dimension, une nouvelle coordonne, celle que je ne me dcidais plus lui accorder. 

 Que tout change, change, change sous ton regard ! 

 Ce que jai aim jusquici, je lai aim pour pouvoir taimer. 

Gisle (29 janvier 1952)

 Paul chri – cest trs extraordinaire ce qui nous arrive, cest un peu terrifiant quand on y rflchit. 

 Je vis maintenant avec la trs grande certitude de ton amour au fond de moi et une incroyable confiance que je nai jamais encore connue. Je ne peux my habituer. 

 Jai beaucoup pens une toile que je voudrais faire, il y aurait beaucoup de blanc et aussi du lilas – de la neige et des formes pleines de calme, quelque chose comme la Confiance faite Forme. 

Paul (21 mai 1952)

 Jaurai hte de revenir, ma chrie, grande hte. Sil y a une place pour moi quelque part, cest l o souvrent vos yeux. Mais votre regard maccompagne, nest-ce pas ? 

Paul (13 aot 1952)

 Ma chrie, sans vous le monde serait vide. 

Paul (14 aot 1952)

 Ma chrie, jaimerais tant tre celui qui peut oser vous aimer ! 

Gisle (5 septembre 1952)

 Mon petit Homme chri, vous mavez dit un jour que jՎtais votre toile, noubliez jamais, mon amour, quelle ne tient que par un trs petit fil et que si vous cessez de le tenir un instant, elle nexistera plus, et pour la rejoindre, a sera loin. 

 Vous vous rappelez :

Nous aurons pour calmer nos deux bouches ardentes

Des myrtilles pour toi mais ta bouche pour moi. [1]

Gisle (7 novembre 1952)

 Cela me protge que vous puissiez crire en ce moment – cela massure, me donne confiance – et me rjouit tant, cest tellement lunique chose de notre vie qui soit tout fait importante. 

 Si seulement [ma mre et mes surs] voulaient bien comprendre qui vous tes et la qualit de votre amour ? Sils pouvaient comprendre, ct du risque de difficults de partager votre vie, le risque du bonheur et de grandes joies quil y a ? 

 Mes certitudes sont tellement plus grandes que toutes leurs inquitudes. 

Au crible de la vie fais passer le ciel pur[2]

Paul (6 juillet 1953)

 Grand Petit Ange Grand, excusez-moi de ne parler quen bgayant. Je vous aime, je vous aime, je vous aime, oui. 

Paul (30 mars 1954)

 Mon grand angelot grand, je suis ici au milieu dun calme assez rconfortant, dun calme qui est le puits de notre amour. Cest une telle certitude, ma chrie, que de vous aimer ! Je suis tellement dans le vrai avec vous ! 

 Et maintenant : dites mon nom, haute voix ! Je dis le vtre. 

Paul (3 avril 1954)

 Ma chrie, vous tes la peinteuse au mme titre que moi le poteux. Moi, je sais faire une chose : vous aimer. Tout le reste na que peu dimportance. Et mes pomes : cest vous, mon amour. 

Gisle (3 avril 1954)

 Jai plusieurs projets. [Lun] est au fond une pure recherche de matire, des formes abstraites avec blancs, noirs et gris uniquement, pour exprimenter certaines choses que je ne peux texpliquer. Je tattends pour lui donner un titre. 

Paul (31 janvier 1955)

 Nous trouverons un chez nous. Quelle chance pour moi de vous avoir rencontre ! Votre petit Poteux

Paul (20 juin 1955)

  vous, mon me vive, mon me-qui-vit, sur le chemin grand ouvert de notre ric. 

Paul (23 septembre 1955)

 Mon grand Angelot grand, vos yeux, une fois de plus, ont dbord pour moi. 

Gisle (27 septembre 1955)

 Que jaime Paris depuis vous ! Cest vous qui mavez appris laimer. 

Paul (11 aot 1956)

 Me voici avec dans ma poche deux petits livres, et mon cur de ses deux ct revtu de votre prsence. 

Gisle (13 aot 1956)

 Quand aurons-nous un logement : ta petite cellule, la chambre de notre fils, mon atelier et un lieu de runion pour tous les trois ? 

Gisle (23 janvier 1958)

 Cest ma vie de taimer, cest ma seule vie, je nen ai pas dautre. 

 Je suis si sre dՐtre dans le vrai en chemin avec toi, chemin difficile mais vrai. 

 Je continuerai lire vos pomes, ils sont en moi depuis longtemps, mon chri, mais je ne voulais pas les accepter. Je sais bien maintenant quon ne peut y chapper. Je ne les refuserai plus, je les ai craints ces pomes, maintenant je les aime, ils sont vrais et vrit et ils sont toi. 

 Je taime Paul, et je dis aussi ton nom trs haut. 

Paul (19 aot 1959)

 Je tcherai de trouver quelque chose parmi les mots. Souvent, vous le savez bien, jy trouve ce que votre regard y met. 

Paul (7 janvier 1960)

 Quand je vous ai aime, et cՎtait tout de suite, cest votre vrit qui ma accueilli, jy suis toujours, vous tes, et notre fils sy est joint, ma vrit, la seule, la meilleure. 

Paul (5 novembre 1961)

 Ne dsesprez-pas de moi, ma chrie. Je sais que je vous exaspre par mon inaction et par ces ridicules coups de tlphone lancs dans une direction do je ne puis rien attendre sinon la trahison. Je vous prie, ma chrie : Ne dsesprez pas ! Je reste. Auprs de vous et du fils. Tenez bon ! Je men sortirai. Je vous aime. 

Paul (30 septembre 1962)

 Je vous cris, mon Amour, je vous cris – cela fait vivre. Mon Aime ! Jai sorti, de votre petit Pascal, votre photo dil y a onze ans. Gisle de Lestrange, je vous aime. Ma souriante dalors ! Ma si prouve ! Ma si courageuse ! 

 Je tiendrai, mon Aime, nous tiendrons. 

Gisle (11 octobre 1962)

 Mon chri, jai trouv cela trs long dattendre ton tlphone, comme si je ne tavais pas parl depuis trs longtemps. Mais maintenant je tai entendu, tu avais lair un peu las, peut-tre le rhume, sans doute un petit alcool ce soir te ferait du bien. Fais attention tout de mme et soigne-toi bien. 

Paul (23 octobre 1962)

 Ma chrie, vous tes ma femme – vous tes courageusement la femme dun pote. Je vous remercie de lՐtre, si vaillamment. 

Gisle (1 janvier 1963)

 Mon chri, mon amour chri, je pense toi sans cesse, il nous faut beaucoup de courage tous les deux et nous laurons, nest-ce pas ? Nous laurons, ce courage, parce que nous nous aimons, parce que nous voulons nous retrouver, tre ensemble toujours. Nous tiendrons, nous vaincrons, lamour sera plus fort que tout. 

Paul (12 janvier 1963)

 Ma Chrie, ces lignes – qui ne seront pas nombreuses – pour vous dire que je pense vous, vous deux, toi, notre fils. Et que je pense rentrer pour vous retrouver, pour vivre avec vous. Le docteur est pass ce matin, il na pas t question de dpart, mais demain, je compte bien insister pour revenir vers, vers ma vie, vers notre vie commune. Tout cela se fera, tout cela doit se faire, le plus tt possible. 

Paul (21 dcembre 1963)

 Je compte demander [au docteur] de me diminuer les doses, sauf pour les somnifres. Doucement, je remonterai la pente, encore – nous la remonterons ensemble. Tant de forces investies dans la rsistance. 

Gisle (24 dcembre 1963)

 Je rentre bientt, nous reprendrons courageusement notre travail malgr tout. Jespre que nous aurons une anne travailleuse et fructueuse. Je me rjouis aussi que ce soit lanne de notre livre. Cest pour moi, tu le sais, un grand honneur, une grande joie, une grande fiert, mais y arriverai-je ? Tes derniers pomes sont si beaux ! 

 Jespre chaque jour que tu travailleras un peu, que tu en auras un peu de joie. Que ta solitude sera fructueuse, que le prix de ta posie ne sera pas trop cher. 

 Que lanne prochaine soit autre, tout en tant notre vie ! Que nous tenions fortement unis devant les difficults. Onze ans dj ! si courts et si pleins, si douloureux, si difficiles, mais avec quelques joies, de lirremplaable, du vrai, de la vie, avec toi, un fils – et quel fils ! – de toi avec moi, et puis la posie, cest ce qui, je pense, est le plus vrai, le plus irremplaable, le plus unique, le plus : la vie. Tout ce que tu mas appris. Tout ce que jai pu faire mien, venant de toi, le chemin parcouru ! Mon veil la vie, par toi. Ce que je suis, par toi. Mon savoir : le tien. Une vie trs pleine dj. Trente-six ans ! seulement, dj. Fin danne – bilan – 1964. Le point dinterrogation – lespoir – le dsir – nouveaux pomes : nouvelles vrits. 

Paul (17-18 janvier 1965)

 Jai besoin de vous ct. Jai besoin de savoir o vous tes, de savoir, tout le temps, que vous allez bien, que tout vous protge. 

 Que fais-je ? Je vous attends. 

 Par moments ces dernires annes, jai cru devoir vivre selon une autre loi. Mais je suis, trs profondment, foncirement, votre mari. 

 Venez, ma lumire, soyez l. 

 Il faut que je sache vous laisser seule, tranquille, tranquillement. Mais jaimerais quainsi, tranquille, vous soyez l, prs de moi, maintenant. 

Paul (19 janvier 1965)

  une heure, les Silbermann. Lui, un peu mieux, discourant sur Kraus. Le passage inou du [journal] que je lui montre, ne suscite aucune raction. Elle : de la btise surtout, la petite bourgeoisie talons tantt hauts, tantt plats. Ils auraient aim que je prenne le mtro leur place, aussi. 

 Ma chrie, personne pour nous aider, nous pauler au milieu de tout cela. Faisons face, seuls, toujours, ensemble. Rien ne nous sparera. 

Paul (20 avril 1965)

 Cest dur, mais nous remonterons, nous aiderons ric vivre. Le soir de mon retour de Dreux, ici, jai pens que jՎtais, moi aussi, dici, que je me trouvais dans mes murs, que je ne bougerai pas, ne quitterai pas la France – le pays o jai trouv ma femme, o je vous ai trouve, vous ma Trs-Limpide, ma Trs-Vraie, ma Trs-Droite-et-Trs-Fidle. Embrassez notre ric. Saluez la Maison. Saluez nos Peupliers, nos Roses, nos fleurs et notre verdure. 

Gisle (21 juillet 1965)

 Le vent me souffle : Seule seule seule. Il fait tout gris. 

 Je suis dsespre de limpossibilit actuelle dune vraie entente entre nous deux. Cela me dsole. Menlve tout courage, tout dsir. Je ny comprends rien. 

 Je sais que ma prsence te fait du mal sans pouvoir arriver autre chose. 

 Jai du mal, bien du mal vivre. 

 Cest si dur, si dur. 

 Ta femme qui taime, tu sais ! 

Paul (28 juillet 1965)

 Les Spartakistes taient au lendemain de la guerre de 1914-1918, autour de Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, les communistes rvolutionnaires allemands. Rosa L. tait juive, ne, comme Mandelstam, Varsovie. Gleichschaltung : cest la mise au pas nazie. Je lui oppose la Gleichheit, la vraie galit. 

 LՎgalit : oui, toujours. LՎgalisation de la mise au pas : jamais ! 

Gisle (1 aot 1965)

 La vie est un peu lente. Je ne mets pas grand-chose dedans mais je regarde et je vois un peu. 

Paul (29 juillet 1965)

 Tard dans la nuit je pense vous, mon Amour. Je vous vois. Je vois vos yeux : De tes yeux, la forme et le noblesse. Je vois vos cheveux aussi, et vos cheveux blancs, plus nombreux depuis quelque temps. Portez-les, ma Chrie, en ces temps factices, portez-les firement : ils font rajeunir mon amour. Et mon amour vous rajeunira. 

Paul (6 aot 1965)

 Je vous envoie aussi une coupure [du journal] sur lEurope allemande. Jai du mal me concevoir comme Europen, comme je nai jamais su tre occidental. Il y a des humains partout dans le monde, nest-ce pas ? 

Gisle (17 aot 1965)

 Revenue [au muse] surtout pour revoir cette magnifique salle Giacometti dans un cadre unique. Il faut revenir ici tous les deux. Tu aimeras beaucoup. Cest trs terrible, a ne pardonne pas, cest mchant et glacial par moments, cest lenfer, peut-tre non. Mais cest trs vrai. Une rvlation, comme rarement. 

Paul (21 aot 1965)

 Cet aprs-midi, Cinmathque encore : Octobre ou plutt Dix jours qui branlrent le monde, mise en scne de Eisenstein. LURSS la sorti de ses archives, ce film davant la terreur stalinienne, il date de 1928, et sur le gnrique, avant les images, on pouvait lire quil tait ddi au proltariat de Petersbourg. Moi, tu me connais, jai applaudi. Pcht ! pas de raction ! Cest cela qui ma rpondu, simposant dans une salle o personne nest venu soutenir mes applaudissements. Pourtant, il y avait des lecteurs de lObservateur Mais lObservateur, cest le Gauchisme, cest les amateurs de la Srie noire, la pdale, lIdhec, le marxisme au yea-yea, etc., etc. Alors, seul, jai vu Petersbourg, les ouvriers, les marins de lAurora. CՎtait bien mouvant, rappelant par moments Le Cuirass [Potemkine], me rappelant les penses et les rves de ma jeunesse, mes penses daujourdhui et de toujours, la Posie-toujours-vraie-toujours-fidle, jai vu mes pancartes, en nombre, [], jai vu la Rvolution dOctobre, ses hommes, ses drapeaux, jai vu lEspoir toujours en chemin, frre de la Posie, jai vu [] Vive les Matelots de Kronstadt ! Vive la Rvolution ! Vive lAmour ! Vive Petersbourg ! Vive Paris ! Vive la Posie ! 

Paul (10 octobre 1965)

 Ma Chrie, depuis bientt treize ans nous sommes maris, depuis quatorze ans nous vivons ensemble. Nous avons perdu deux enfants, nous avons ric, qui doit grandir nos cts, que nous devons lever. Ce serait la victoire de nos ennemis que de nous sparer. Je nadmets pas cette sparation. Je nadmets pas de quitter cette maison, ma maison. Ici, je combattrai, encore et toujours. Ici, vous retrouverez vos forces, votre travail, votre amour, votre comprhension, et vous maiderez dans mon combat. Ici, mon fils, ric vivra et grandira, lui, notre Joie et notre Fiert. Ici, la Posie vivra. Ici, notre Amour vivra, indestructible. 

Paul (25 octobre 1965)

 Ma Chrie, je pense vous, notre fils, notre amour. Je voudrais que vous sachiez combien je crois en notre amour. 

 Je vous embrasse, mon Aime, je vous tiens et soutiens, je vous entoure davenir. 

Paul (9 septembre 1965)

 Jai tout fait pour, comme tu dis, me retrouver dans le vrai. Il faut vaincre la maladie, me dis-tu. Bien sr, mais ici, on ma simplement communiqu, de vive voix, que jՎtais intern. Te rends-tu compte de ce que cela veut dire ? 

Paul (21 janvier 1966)

 Ma Chrie, je vous aime. Tout, en moi, voudrait te le dire. 

Gisle (26 janvier 1966)

 Mon cher Paul, ne perds pas courage. Tu vas te retrouver. 

Gisle (27 janvier 1966)

 Mon cher Paul, garde tout ton courage pour gurir. 

Paul (3 fvrier 1966)

 Puisse ma plume redevenir un peu plus agile, et un peu plus prs des choses qui se passent au-del de mes horizons-murailles. 

Gisle (13 fvrier 1966)

 Paul mon chri, noublie pas que je vis trs proche de toi. Nous avons toujours eu une vie difficile. Tu as pu croire, je le sais, que je mՎloignais de toi, cest seulement que je ne pouvais plus dans les derniers mois cause de ta maladie. Mais tu vas sortir de tout cela. Tu vas pouvoir te retrouver rellement. 

Gisle (14 fvrier 1966)

 Veux-tu, lorsque je reviendrai, que je tapporte les dernires gravures que jai faites ces temps-ci, pour te les montrer ? Je ne sais trop ce quelles valent. Je dessine beaucoup mais naboutis pas toujours un rsultat. Je commence une nouvelle srie de gravures du mme format que le livre – peut-tre pourrons-nous en faire quelque chose. Chaque fois que jen fais une, jai conscience de limmense apport de toi en elles. Pas une de mes gravures ne serait l sans toi. Tu le sais ? Et lorsque tu mas dit que dans mes cuivres tu reconnaissais tes pomes, tu ne pouvais me dire plus beau ni plus grand pour moi. 

Paul (18 mars 1966)

 Cest ton anniversaire demain, ma Chrie. Jai compos – tel est le mot, cette fois-ci, un nouveau pome - Les essoufflements de la pense -, un pome dur, mais vrai et partant aidant. Je te lenvoie demain. 

Paul (26 mars 1966)

 Ma Chrie, vous venez demain, le fils part en vacances – il ny a que moi qui ne change pas de situation. 

Paul (28 mars 1966)

 Ma Chrie, me revoici, avec deux pomes mris entre avant-hier et aujourdhui. Prenez-les comme un bonjour lanc par un cur. 

Gisle (2 avril 1966)

 Je pense toi, je pense toi, beaucoup, Paul, tu le sais. Tout ce qui tarrive, comprends-le, me touche au plus profond de moi-mme, et tes blessures, ton drame, ton destin, je les vis aussi, sans trop en dire, toute seule, mais trs intensment. Tu me disais : Cest un mystre ; comment tiens-tu ? Il ny a pas de mystre, et je te lai souvent dit. Tu tais tout pour moi, souvent cela sest croul, mais tu restes tout pour moi. Dans le drame et la solitude de souffrance que je vis, ric et sa prsence et son ge et son besoin de vie, de joie, de calme maident me reprendre, comme aussi le travail, comme aussi ton courage pour accepter cette dure preuve de soins quest ton sort actuellement. 

 Un caillou, un brin dherbe, la ligne dune colline, tmoins du drame perptuel de la nature, me sont des ralits qui peuvent maider. Non comprendre mais peut-tre savoir. 

Gisle (21 avril 1966)

 Je suis passe en te quittant au Goethe-Institut. La salle tait si calme, il ny avait personne et comme un enfant, jai, nouveau, bien regard chacune de mes gravures et longuement le livre. Jai vu dans le cahier des signatures que Henri Michaux tait venu et cela ma beaucoup touche. CՎtait la dernire signature : peut-tre venait-il de sortir Jai su quune toute jeune fille, sans doute allemande, tait venue et avait copi chaque pome. Seulement ce geste justifie dj toute lexposition. 

Gisle (22 avril 1966)

 Je taime, Paul, mme quand je ne peux pas le dire. 

Paul (23 avril 1966)

 Ma Chrie, demain, sans doute, commencera la cure linsuline, et je vous cris pour vous dire que je suis, depuis hier, un peu anxieux. Il ny a pas de repli, dit Ren Char, sur cette pierre quil nous a donne, mais une patience millnaire

Paul (23 avril 1966)

 Mon amour, ma Lumire, ta lettre, gale toi-mme, me remplit le cur – je le fais voyager autour et vers tous mes rivages, jen inonde le monde, le tien et le mien, je jubile, douloureusement, dans la vrit. 

Gisle (25 avril 1966)

 Paul, je ne puis te dire avec quelle motion, je lis, je relis, je garde en moi le pome et les lettres qui me sont arrives ce soir de toi. Tu mappelles ta Lumire, ta Lumire et ta vie – tu me vois, tu me reconnais. Tant de souffrance, une si longue sparation, un chemin difficile dans lespoir dune nouvelle rencontre. Et maintenant la brche dans le mur qui nous sparait souvre, souvre. Une lueur vivante enflamme des millions dՎtoiles que je regarde, que je vois. Tout un monde qui renat. En toi, en moi, dont notre fils pourra vivre. Cest incroyablement beau. 

Paul (4 mai 1966)

 Mon amour si profondment bless, mon amour invulnrable 

Gisle (20 mai 1966)

 Vie dure, vie dure, trop souvent, trop longtemps. Cela pse par moments si lourd. Un jour peut-tre je pourrai nouveau me reposer sur ton calme et ta force. Jattends cela. Tu me donneras cela, maintenant ? Nest-ce pas ? 

Gisle (18 juin 1967)

 Je voulais te dire que le jour o tu pourras chercher un studio, tu peux bien entendu, si tu le dsires, prendre dici des meubles. Je ne sais pas comment tu comptes organiser cela ni si tu prfres un autre genre que ce que nous avons. De toute faon, si tu le voulais, tu peux prendre dici tout ce que tu veux. Tous les meubles de ta chambre par exemple. a mest, tu ten doutes, trs douloureux de te parler ainsi. Excuse-moi de ne savoir te le proposer autrement. 

Gisle (4 octobre 1967)

 Si jai dcid de ne plus vivre avec toi comme avant, cest parce que je pense aussi que non seulement je nai pas su taider, mais encore parce que je pense que, si proches lun de lautre, nous nous faisions du mal. 

Gisle (29 octobre 1968)

 Jai t le plus souvent possible latelier depuis le dbut du mois et jai beaucoup travaill pour le livre. Malgr cela je navance pas : je narrive pas trouver mes gravures la hauteur des pomes, alors je les reprends sans cesse, je fatigue le cuivre, et il nen sort pas grand-chose de bon, et quand avec quelques jours de recul je vois les premires tats, alors je regrette davoir continu et jessaye de recommencer la planche qui devient autre chose qui ne me satisfait pas non plus. 

Gisle (28 novembre 1968)

 Mon cher Paul, je reois linstant ta lettre. Je suis dsole, Paul, de te savoir nouveau lhpital. Je mՎtais, ces temps-ci, beaucoup inquite de ne pas avoir de nouvelles de toi. Je pensais que tu ferais signe ton retour, que tu tlphonerais. Je nai eu aucune rponse mes dernires lettres. ric aussi, avait crit, pens ton anniversaire. Je ne savais pas si tu tais rentr. Javais appel, tant inquite, Andr il y a une dizaine de jours, il avait reu un mot de toi de Provence, il me disait que tu travaillais, que tu te promenais beaucoup. Jesprais que tout allait bien. Personne donc, il semble, navait de nouvelles de toi, et depuis dix jours tu es hospitalis. Mais que sest-il pass, Paul ? Et surtout comment vas-tu maintenant ? Es-tu bien soign ? Quand penses-tu pouvoir sortir ? 

Gisle (23 dcembre 1968)

 Mon cher Paul, je tenvoie tous mes vux pour 1969, puisse cette gravure te les transmettre mieux que je ne le sais faire. Il y a seize ans, cՎtait aussi un 23 dcembre : le ntre. Ce que nous naurons pas vcu depuis ! Puisse cette nouvelle anne tre moins dure. Je sais les mots que tu espres et que je ne peux dire. Je sais vers o ton regard se dirige sans que je puisse y rpondre : cest trs mchant, la vie. 

Paul (14 janvier 1970)

 Ma trs chre Gisle, ce moment que je peux, peut-tre, situer. Tu connais mon propos, celui de mon existence ; tu connais ma raison dՐtre. Le kilodrame sest produit. Devant lalternative, entre mes pomes et notre fils, jai choisi : notre fils. Il test confi, aide-le. Ne quitte pas notre niveau (solitaire) : il te nourrira. Je nai aim aucune femme comme je tai aime, comme je taime. Cest lamour – chose surconteste – qui me dicte ces lignes. 

Paul (18 mars 1970)

 Que puis-je toffrir, ma chre Gisle ? Voici un pome crit en pensant toi – le voici tel que je lai not, tout de suite, dans sa premire version, inaltr, inchang. 

Il y aura quelque chose, plus tard,

pour se remplir de toi

et se hausser

 vers une bouche

 

du verre bris

de la folie

je surgis

 et regarde ma main,

tracer lun,

lunique

cercle

Gisle (20 mars 1970)

 Mon cher Paul, les tulipes, leur rouge, leur vie, ce matin, ds six heures, aprs les heures de si peu de sommeil, elles taient avec moi. Le pome aussi maccompagne. Merci, merci encore. 

 

[ Dans la nuit du 19 au 20 avril 1970, Paul se jette dans la Seine. ]

 

***



[1] Apollinaire

[2] Citation non identifie