Aveux

 

Franois Nicolas

 

 

1. Choses-mots-musique

 

Ç Le parti pris des choses È, celui du pain et de lĠorange, du papillon, du coquillage, et de la faune et de la flore, le parti pris de lĠeau, le parti pris du feu et de la pluie, le parti pris des bords de mer et celui du galetÉ

Chacune de ces choses a son secret, et le pome est lˆ pour lĠavouer, pour nommer non pas ce qui se cache ou se dŽrobe ˆ nos regards mais bien ce qui sĠexpose, ce qui repose dĠautant plus secret que rien en lui ne se retire.

De lĠinnocent secret des choses ˆ lĠenfance des mots et des imagesÉ

 

LĠaveu est un partage du secret, non son Žpuisement, ou sa dilapidation.

LĠaveu suscite lĠŽtreinte de deux faces : dĠun c™tŽ lĠaveu par le pome du secret de ces choses pour lesquelles il prend parti ; dĠun autre, lĠaveu que ce parti quĠil prend engage un autre secret, un aveu en propre du pome comme nouveau secret. Seul un second secret peut avouer le premier.

Nommer le secret des choses engage le secret des mots et des images.

 

LĠaveu active le secret, il lĠembrasse et lĠŽpouse : telle est sa joie qui devient signe de reconnaissance, et ce faisant adresse : il faut ˆ lĠaveu un tŽmoin, un tiers terme ˆ qui prŽsenter le secret quĠil fait sien.

Pour enlacer lĠaveu au secret, il faut une mŽdiation qui catalyse.

 

Posons : le nouage des choses aux mots et aux images qui viennent lĠavouer opre par les sons qui donnent une voix ˆ cet aveu.

Il y a donc le secret, il y a aussi lĠaveu qui le relve, et il y a la voix qui est tout autant voix de lĠaveu et voix du secret : il nĠy a aveu que lorsque secret et aveu se mettent ˆ parler dĠune mme voix, et cette unique voix rŽvle quĠen cet appariement, il y a du commun mis en partage, un commun incognito.

 

La musique vient fixer ce partage du gŽnŽrique, cette mise en commun qui circule et prolifre sans sĠŽpuiser, cette dŽpense qui accroit les ressources et non pas les disperse : lĠaveu ne divulgue pas, une fois pour toutes ; il met le secret en branle, et cette mise en marche est une longue route. LĠaveu, bienveillant et joyeux, chevauche la musique, cette mise en commun gŽnŽreuse qui ne dŽcompte pas ceux ˆ qui elle sĠadresse, qui ne calcule pas combien vont en bŽnŽficier - en musique, le gŽnŽrique abonde.

 

 

Il y a le secret des choses, il y a lĠaveu de ce secret par le pome, et il y a leur enlacement par la musique.

 

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2. Pierre-mer-noir

 

La pierre est ma”tre de son secret car la pierre avoue sa duretŽ et sa stabilitŽ.

La pierre dŽclare son existence compacte, sa gravitŽ ancestrale, sa rude consistance, son assise millŽnaire ; elle dŽclare son granit et son schiste : tout est toujours dŽjˆ lˆ, offert au regard comme ˆ la main - sa surface, lisse ou revche, nĠest pas une peau mais la chair dĠun solide. La pierre qui pleure son arrachement ˆ la falaise, la pierre qui rit de ses voyages au grŽ des fleuves, la pierre qui mŽdite ˆ rouler ses bosses aux bords des mers, la pierre, sans craindre les pluies, affute son toucher.

La pierre, candeur de lĠaveu, innocence de la terre, corps fabuleux ignorant lĠhypocrisie.

 

La mer nĠa de cesse de dŽclarer quĠelle nĠa aucun secret qui ne soit avouŽ : sa surface houleuse prolonge les profondeurs opaques. La mer nĠa de cesse de dire : Ç Mes vagues incessantes avouent la fureur de mes courants et ma colre de devoir Žchouer sur vos terres. Mes ondes sont lĠŽpiderme de ma chair liquide. Apprenez ˆ lire mon ressac : vous saurez tout de moi ! Vous saurez que je ne mĠŽpuise gure aux lisires de vos contrŽes. È

 

Le noir nĠavoue pas son secret : son secret, il le confie aux peintres, et son aveu ˆ leurs toiles.

Le noir est rival de lĠarc-en-ciel : lĠarc-en-ciel conjoint les couleurs que le noir soustraie. Leur origine commune ? Le ciel qui broie du noir puis restitue les encres que lĠarc-en-ciel Žpelle. Le noir, frre jaloux du jeune et vivace arc-en-ciel - pluie de couleurs dans lĠentaille du bleu. Le noir tient lieu de rouille et de mousse, le noir tient lieu de couleur au lieu de toutes.

 

La pierre soutient la profondeur des pas, les flots Žtalent leur va-et-vient, le poids du noir suspend lĠamas des couleurs.

Le noir tombe des cintres, la mer traverse lĠhorizon, et la pierre, au grŽ des marches, sĠengage entre gerbes blanches et nuŽes noires.

 

SŽparation des solitudes : la pierre ruine lĠassaut des mers, le noir Žpuise lĠassaut des pierres, les mers Žteignent lĠassaut du noir.

Entrelacement des solitudes : la pierre rŽsiste ˆ la mer qui voudrait la noyer ; le noir noie la pierre qui voudrait le dŽfier ; la mer dŽfie le noir qui voudrait lui rŽsister.

 

Les enfants jouent ˆ pierre-ciseaux-feuille. Le pote, lui, joue ˆ pierre-noir-mer : mme entrecroisement borromŽen quĠau cinŽma entre images, musiques et mots.

LĠart de lĠenfance double ici une enfance de lĠart sous condition dĠune voix fixant lĠimpossible immŽdiat, une voix venant nommer le partage du commun, et la chance de lĠalliance, une voix qui prend souffle au grand air.

 

Une voix qui peut aussi nommer lĠenvers de lĠindestructible pierre, du flux opini‰tre des mers et de la lourde toile noire : une voix qui nomme le feu !

Le feu Žcarlate, aveu nŽgatif de lĠentrelacs secret des pierres, des mers et du noir.

 

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