E•tan Grossfeld, Ç Palestinien non arabe ÈÉ

(sŽance Qui-vive du 28 fŽvrier 2013)

 

Partant du postulat que la Palestine a connu en 1947-1948 une injustice profonde - pour la majoritŽ de ses habitants, la dŽportation de leur terre et la non-reconnaissance de leurs droits -, je considre que si des gens comme moi devaient vivre sur cette terre, cĠest dĠabord en reconnaissant cette injustice. Cette reconnaissance constitue en effet le premier pas pour demander lŽgitimement dĠtre autorisŽ ˆ sŽjourner sur cette terre.

CĠest par lˆ que nous autres demandons dĠexister sur cette terre – jĠentends par Ç nous autres È tous ces gens arrivŽs en Palestine (par des voies diffŽrentes et obŽissant ˆ des motivations diverses) et leurs descendants. QuĠils sĠagissent lˆ de militants sionistes, de rŽfugiŽs (amenŽs ou manipulŽs), etc., le rŽsultat en tous les cas a profitŽ au fait colonial, ce qui nous amne ˆ lĠƒtat dĠIsra‘l, expression suprme et ultime de ce fait colonial.

CĠest en ce point que, pour moi, intervient la diffŽrenciation trs importante entre terre et ƒtat et, de ce point de vue, cĠest un avantage de vivre en France car cette diffŽrence peut y tre mieux comprise quĠen Isra‘l o le mot ƒtat remplace aisŽment les mots pays ou nation, ce qui fait que lˆ-bas, on vous reprochera dĠtre contre lĠƒtat en sous-entendant que vous tes donc contre la sociŽtŽ, contre les IsraŽliens, contre le pays, etc. En Isra‘l, le mot ƒtat fait ombrage ˆ quasiment tous les marqueurs identitaires, ˆ lĠexclusion peut-tre de la religion (le juda•sme). En France par contre, la diffŽrence ƒtat/pays est mieux Žtablie, comme celle entre ƒtat et territoire, pays et nation : lĠƒtat nĠest considŽrŽ que comme une des expressions de la Nation, et ce depuis la RŽvolution franaise.

Si je dois me dŽfinir, je prŽfre donc me dŽfinir par le lieu o je suis nŽ, lieu qui est physique, tangible, et non pas ˆ travers les instruments de lĠappareil Žtatique.

Cette chose tangible sĠappelle Palestine. La terre tangible sĠappelle Palestine, dĠautant plus que des traces de sa destruction restent encore visibles pour ceux qui veulent les voir. Et ce nom nĠa rien dĠŽtrange si lĠon prend en compte le fait quĠavant 1948, tout le monde se rangeait sous lĠŽtiquette Palestine : mme les sionistes utilisaient ce terme dans leurs relations avec le reste du monde.

Il va donc pour moi de soi quĠil peut y avoir des personnes non natives ou non originaires de cet endroit et qui ne sont pas arabes qui peuvent se dŽfinir comme Palestiniens, cĠest-ˆ-dire comme habitants de Palestine.

 

Je suis moi-mme fils dĠun militant sioniste ŽmigrŽ en Palestine en 1935 (puis devenu fondateur de kibboutz) et dĠune rŽfugiŽe arrivŽe en 1947 par hasard : elle avait ŽtŽ achetŽe par la Croix-Rouge Internationale avec 400 autres femmes juives ˆ RavensbrŸck puis emmenŽe en Sude (sous la responsabilitŽ du Comte Bernadotte qui sera assassinŽ en 1948 par des sionistes) o elle se reconstruira tant physiquement que psychologiquement. Elle cherchera alors les bribes restantes de sa famille et ne trouvera que deux oncles, lĠun vivant ˆ New York, lĠautre ˆ Tel-Aviv. Elle choisira de partir ˆ Tel-Aviv en 1947 en passant par la France.

Je suis nŽ sur place en 1955 et dispose donc de documents israŽliens depuis ce temps. Je ne me dis pas de nationalitŽ israŽlienne car, en cette affaire de nationalitŽ, tout dŽpend de ce quĠon entend par lˆ : sĠil sĠagit de papiers dĠidentitŽ, ma nationalitŽ est israŽlienne ; sĠil sĠagit dĠorientation affective, je me considre comme Palestinien. En quelque sorte, je suis aussi pour lĠautodŽtermination ˆ Žchelle individuelle, cĠest ˆ dire que je considre que si quelquĠun affirme une identitŽ, mme si cela ne va pas dĠemblŽe de soi, il doit y avoir une raison qui valide son affirmation.

JĠai vŽcu en Palestine jusquĠˆ mes 25 ans – jusquĠˆ 1980. Depuis, je vis pour lĠessentiel en France. Je suis parti de lˆ-bas car je ne croyais plus ˆ une possibilitŽ de changement de la sociŽtŽ israŽlienne. Je serais heureux dĠtre dŽmenti sur ce point mais ˆ ce jour, ce nĠest pas le cas. JĠavais dĠautre part besoin dĠexister comme individu ; or mon Žthique ne me permettait pas de profiter sur place des avantages que mĠaccordaient mes papiers dĠIsraŽlien.

Je dis Ç je ne croyais plus È mais je ne sais si jĠy ai jamais vraiment cru. En tous les cas, au fur et ˆ mesure de lĠ‰ge et de lĠexpŽrience, je me suis trouvŽ ˆ devoir justifier de plus en plus mes actes militants, mes tentatives dĠŽveiller la solidaritŽ avec le peuple palestinien et de limiter la violation permanente de leurs droits quotidiens. JĠappartenais en effet ˆ la Ligue israŽlienne des droits de lĠhomme et jĠŽtais devenu le secrŽtaire particulier du PrŽsident de lĠŽpoque (dans les annŽes 1970), le professeur Isra‘l Shahak.

Je suis parti dĠIsra‘l car jĠai ŽtŽ invitŽ ˆ tŽmoigner en 1977 par le ComitŽ international des droits de lĠhomme de lĠONU. Cela mĠa donnŽ lĠoccasion de voyager en Suisse, en Allemagne, en France, de rencontrer des gens mais aussi de faire du tourisme. Ë cette occasion, jĠai commencŽ ˆ me dire que jĠavais peut-tre le droit de vivre un peu alors que, lorsque vous vivez sur place en Isra‘l, si vous tes un militant un peu conscient (mme si ce nĠest pas ˆ vous de trancher ce point : en hŽbreu on dit : Ç Ce nĠest pas au boulanger de vanter la qualitŽ de sa p‰te È), si vous laissez passer une minute sans tenter de rŽparer le tort causŽ aux Palestiniens, vous culpabilisez. Le contexte lˆ-bas est bien trop violent pour pouvoir sĠen dŽfaire et se dire par exemple : Ç ce week-end, je vais aller me dŽtendre au bord du lac de TibŽriade È.

 

Comment cette conscience mĠest venue ? Cela remonte ˆ mes 11-12 ans. Ë lĠŽpoque – cĠŽtait quelques semaines aprs la guerre des six jours de juin 1967 -, les IsraŽliens, aprs avoir rŽcupŽrŽ JŽrusalem-Est, ont dŽcidŽ dĠouvrir un chemin dans la ville arabe pour faciliter aux Juifs lĠaccs au Mur des Lamentations. Il se trouve que jĠai exigŽ de mes parents quĠils mĠy emmnent. Ce jour-lˆ, tout un quartier face au Mur des Lamentations avait ŽtŽ dŽmoli par les IsraŽliens pour y devenir lĠEsplanade ; ce quartier sĠappelait le quartier des MaghrŽbins et ses habitants Žtaient encore lˆ, avec leurs baluchons, en attendant les vŽhicules qui allaient les expulser en Transjordanie. Il para”t – je dis cela car jusquĠˆ aujourdĠhui je nĠai gardŽ aucun souvenir de cet Žpisode et je tiens ce rŽcit de la bouche de mon pre – quĠen dŽcouvrant cela, jĠai piquŽ une sacrŽe crise, en criant trs fort diffŽrents mots dont Ç Auschwitz ! È. Je suis ensuite tombŽ trs malade, avec fivres et dŽlire, et ce pendant deux ˆ trois semaines. JĠai appris tout cela quand mon pre lĠa racontŽ ˆ une amie ˆ lĠoccasion du deuil de ma mre en 1983Ésoit plus de 15 ans plus tard.

En 1975 ou 1976, je suis allŽ vivre avec une famille palestinienne ˆ JŽrusalem-Est et ces gens – co•ncidence – Žtaient parmi ceux qui avaient ŽtŽ expulsŽs en 1967 et Žtaient ensuite revenus sur place en traversant le Jourdain (sans se faire tuer ˆ cette occasion comme beaucoup dĠautres). Le hasard mĠa ainsi remis avec des gens que jĠavais sans doute dŽjˆ vus Žtant enfantÉ

Pour en revenir ˆ mon histoire, il ne sĠest rien passŽ de spŽcial pendant longtemps aprs la crise de 1967.

Les choses ont pris un autre tour au dŽbut du lycŽe, lorsque jĠavais 14 ans environ. JĠŽtais alors dans un lycŽe qui sĠappelait le LycŽe auprs de lĠUniversitŽ hŽbra•que de JŽrusalem, tout simplement car il en Žtait mitoyen. Les frŽquentations Žtaient donc faciles avec les Žtudiants et ˆ lĠŽpoque, lĠentrŽe de lĠuniversitŽ voyait la prŽsence frŽquente de groupes de militants antisionistes. Ceux-ci ont attirŽ ma curiositŽ. Bien vite, jĠai dŽclarŽ au lycŽe que je ne voulais pas participer ˆ certains cours : les cours sur la Bible et la littŽrature rabbinique, et les exercices paramilitaires. JĠai ŽtŽ virŽ du lycŽe au bout de quatre ou cinq mois et je suis devenu ˆ partir de ce moment-lˆ un Ç professionnel È des manifestations, proche de lĠultragauche. Il faut bien voir quĠen Isra‘l, lĠultragauche se caractŽrisait par son opposition au sionisme bien plus que par lĠimportance quĠelle aurait pu accorder ˆ la classe ouvrire du pays.

Ë travers une amie avocate israŽlienne qui mĠa dŽfendu lors de diffŽrents procs, jĠai ŽtŽ amenŽ ˆ conna”tre sa secrŽtaire qui Žtait Palestinienne arabe. CĠest comme cela que jĠai fini par aller vivre dans sa maison, au village de BŽthanie et que jĠai commencŽ ˆ partager la vie quotidienne avec les Palestiniens. Cela mĠa plu, cela mĠa beaucoup plu, car cĠŽtaient des gens qui prenaient le temps, qui savaient vivre et rire. Cela mĠa donnŽ le droit de rire avec eux, et de vivre.

Quelque temps aprs, je suis allŽ vivre auprs de cette famille de JŽrusalem-Est dont jĠai parlŽe prŽcŽdemment.  Cela a ŽtŽ aussi trs bien. Je me dŽplaais vers la ville juive le moins possible, seulement pour mes besoins professionnels (cĠŽtait lĠŽpoque o jĠŽtais secrŽtaire dĠI. Shahak).

CĠest ainsi que jĠai appris lĠarabe sur le tas. CĠŽtait pour moi un dŽfi, un dŽfi trs plaisant. JĠai ensuite complŽtŽ en France ma formation avec lĠarabe littŽraire.

CĠest dans ces conditions que mon voyage ˆ lĠŽtranger ˆ la fin des annŽes 70 a constituŽ un dŽclic. JĠaurais pu continuer de vivre en Palestine. Ma nostalgie de cette Žpoque sĠattache ˆ ces soirŽes simples et agrŽables o, rŽunies en une sorte dĠassemblŽe,  des femmes  dĠ‰ge mžr vous demandent : Ç pourquoi nĠes-tu pas mariŽ ? È.

JĠai ŽtŽ bien accueilli par les Palestiniens chez qui je vivais. Concernant les habitants aux alentours, il sĠagissait dĠune bienveillante indiffŽrence. Il faut dire que je ne sais trop sĠils savaient qui jĠŽtais exactement, et les Palestiniens de ces endroits (BŽthanie, JŽrusalem-Est) Žtaient habituŽs  ˆ ce que des Žtrangers non arabes rŽsident auprs dĠeux. Ma prŽsence nĠŽtait donc pas pour eux exceptionnelle et personne ne se posait la question : il y avait des tas de missionnaires, de fonctionnaires et dĠautres personnes qui faisaient la mme chose et je nĠŽtais donc pas exotique pour eux, y compris pour les enfants. Cela a peut-tre changŽ depuis car tout a ŽtŽ ensuite ghetto•sŽ.

Je ne retourne lˆ-bas que le plus rarement possible : pour des enterrements ou pour une opŽration grave dĠun proche. Les trois dernires fois o je suis retournŽ en Isra‘l, cĠŽtait en 1994, en 2003 et en 2009.

 

Il me faut prŽciser quĠune motivation pour venir en Europe a ŽtŽ mon homosexualitŽ. Elle peut tre vŽcue sur place en Isra‘l mais elle peut tre vŽcue plus facilement dans une grande ville europŽenne.

Certes une ville comme Tel-Aviv est connue pour tre trs tolŽrante, mais je nĠallais quand mme pas vivre parmi les IsraŽliens simplement parce que je suis un homosexuel ! (Par ailleurs, dans les annŽes 1970, Tel-Aviv nĠavait aucune avance sur les grandes villes dĠEurope en ce qui concernait sa Ç gayetŽ È).

Je dois dire dĠailleurs que le fait homosexuel, pour moi, est un facteur qui a encouragŽ mes choix de prendre parti pour les plus faibles.

 

Depuis que jĠai quittŽ mon pays natal, jĠai continuŽ ici dĠtre liŽ avec la communautŽ palestinienne. Je participe ˆ certaines activitŽs et jĠappartiens ˆ lĠassociation des amis du ThŽ‰tre de la LibertŽ ˆ JŽnine.

AujourdĠhui, mon r™le est tout petit. Ma t‰che est de soulager le plus possible le quotidien dĠune Žpoque trs difficile pour chaque Palestinien en sorte quĠil la traverse la tte au-dessus de lĠeau. JĠapporte un soutien moral et financier, gŽnŽralement en direction de projets collectifs. Une personne qui, comme moi, vit en France et gagne bien sa vie doit contribuer ˆ lĠallgement dĠun quotidien extrmement encombrant pour les Palestiniens.

 

JĠai eu lĠoccasion dĠaller ˆ Gaza, ˆ lĠŽpoque (avant la premire Intifada) o cĠŽtait tout ˆ fait ordinaire. Les choses ont en vŽritŽ commencŽ de changer bien plus t™t : cĠŽtait en 1971 quand Sharon a dŽcidŽ de dŽraciner le FPLP (qui Žtait alors dominant dans la RŽsistance palestinienne ˆ Gaza) en traant de grandes artres au milieu des camps de rŽfugiŽs pour que les chars israŽliens puissent y manÏuvrer ˆ loisir ; cela sĠappelait en hŽbreu Ç le dŽsherbage des camps des rŽfugiŽs È.

 

Y a-t-il dĠautres gens comme moi ? Trs peu.

JĠaimerais bien sžr quĠil y ait dĠautres IsraŽliens qui aillent ˆ la rencontrer de Palestiniens. Mais je nĠai pas ˆ leur dire ce quĠils doivent faire.

Ceci dit, il y en a quand mme un certain nombre qui vivent avec les Palestiniens, lors de la fondation dĠun foyer, par exemple, par une femme nŽe juive et un Palestinien nŽ musulman ou chrŽtien (le contraire se produit infiniment plus rarement). Et il y a une tradition en Orient du changement de religion pour des raisons amoureuses ! Il y a bien des faons dĠarriver aux Palestiniens et aucune nĠest ˆ mŽpriser !

Il faut aussi tenir compte du fait que certains IsraŽliens dŽpitŽs vont plut™t choisir de se retirer et de sĠenfermer chez eux. Il faut bien voir en effet que le prix ˆ payer pour une orientation comme la mienne est lourd et, quĠune fois engagŽ dans cette voie, on ne peut reculer, mme si lĠon a peur. Ainsi ceux qui nĠosent pas sĠengager dans cette voie, je loue dŽjˆ leurs pensŽes si elles sont diffŽrentes de la bestialitŽ ambiante, mme si ces pensŽes restent dans leur tte.

CĠest un peu dĠailleurs le cas de mon frre (ainŽ) avec qui je me considre en communion : mme sĠil ne montre pas ce quĠil pense, il nĠen pense pas moins !

Les choses se sont moins bien passŽes avec mon pre qui ne pouvait accepter mon orientation. Il faut dire quĠil Žtait un sioniste anticlŽrical (comme gŽnŽralement les sionistes socialistes de sa gŽnŽration) et surtout quĠil Žtait raciste, non seulement ˆ lĠŽgard des Palestiniens mais plus encore ˆ lĠŽgard des Juifs marocains qui ont g‰chŽ son socialisme en Žlisant Menahem Begin en 1977 !

Pour ma mre par contre, qui elle nĠŽtait pas raciste, peu importait : jĠŽtais son fils !

 

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