Billet Qui-vive de Rudolf Di stefano et Franois Nicolas

(sŽance Qui-vive du 28 fŽvrier 2013)

 

Il sĠagit de composer un lieuÉ

Un lieu ? Un point dans le monde o quelque chose se concentre !

É composer un lieu ˆ partir de trois ingrŽdients : un Žcran, une scne, une salle.

á       un Žcran, surface blanche sur laquelle un canon dĠimages vient projeter des ombres ;

á       une scne, plateau sŽparŽ sur lequel des corps adressent ˆ un public quelques textes qui les traversent ;

á       une salle aux siges rŽglŽs que des gens improbablement rassemblŽs viennent peupler le temps dĠune soirŽe.

Au total, sĠagirait-il dĠŽdifier une caverne, venant distraire, consoler et Žgarer gr‰ce ˆ la sŽduction dĠun faux mouvement ?

Et comment, a contrario, un tel endroit ainsi configurŽ peut-il tre composŽ en lieu dĠŽmancipation partagŽe ?

Reprenons : il y a un Žcran, une scne, une salle.

Chacun tient sa place, constitue un endroit diffŽrent, dŽcoupe lĠespace, crŽe une architecture. Mais surtout chacun permet une concentration, cerne un problme, constitue les parois dĠune grotte, non pas une grotte qui isole (quoiqueÉ) mais plut™t une grotte qui fait rŽsonner.

La grotte nĠest pas la caverne (celle de Platon) car les individus nĠy sont pas enfermŽs : ils y viennent du dehors pour y peindre sur les parois (sur lĠŽcran donc), pour y jouer de la musique (sur scne), pour manifester (dans la salle).

Le point de rŽel dĠune grotte est quĠil y a une production interne : lĠextŽrieur est dedans.

On a donc trois espaces qui rŽsument et concentrent les enjeux, trois espaces qui sont un appel ˆ sortirÉ par le bas (il sĠagit de Ç creuser sur place È, disait Robert Bresson).

 

LĠenjeu cĠest de produire, ici et maintenant, un partage de lĠespace et du temps, un partage, non un mŽlange, quelque chose donc qui fasse tenir ensemble, sans hybrider : une rencontre, des heurts, une tangence, des traductions, un frottementÉ

Serait-il possible de chorŽgraphier ces interventions  au sens o Bresson parlait de faire danser ensemble les muses autonomes des diffŽrents arts ?

Il sĠagit en somme dĠencourager chaque spectateur ˆ penser, ˆ penser entre deux : dans la distance dĠun entre deux sens. Et pour cela, il faut oser inventer, collectivement et individuellement, inventer quelque chose qui par dŽfinition nĠexiste pas encore et qui nĠappartiendra ˆ personne, quelque chose rŽpondant ˆ la multiplicitŽ radicale et insensŽe du prŽsent et par lequel les individus puissent tre traversŽs.

 

Produire un tel lieu, cĠest produire une fiction, cĠest changer les repres de ce qui est visible et Žnonable, cĠest faire voir ce qui nĠŽtait pas vu, ce qui Žtait maintenu invisible ; cĠest mettre en rapport ce qui est trop aisŽment vu avec ce qui ne lĠest pas. Cette fiction ne cherche pas ˆ raconter des histoires mais ˆ Žtablir des relations nouvelles entre les mots et les formes visibles ou audibles, entre la parole et lĠŽcriture, entre un ici et un ailleurs, entre le passŽ des annonces, le prŽsent des actualitŽs et le futur des publicitŽsÉ

Pour inventer ce retournement de lĠendroit-caverne en lieu Žmancipateur, quelques principes, au nombre provisoire de neuf.

1.     Jouer dĠun rapport entre la scne et la salle qui brise le monopole de la scne en matire de parole adressŽe : la salle nĠest pas une zone de rŽception (cette horrible catŽgorie de lĠhorrible sociologieÉ) mais un lieu dĠŽlaboration ; la parole sĠy exerce aussi, moins comme adresse exogne que comme mŽditation endogne.

La salle est le lieu dĠune chorŽgraphie qui se libre des reprŽsentations et ne se sŽpare pas dĠun public comme le fait la scne. La salle oppose au public du thŽ‰tre le peuple de la danse. La salle promeut ce que Rousseau, dans sa critique du thŽ‰tre, appelait Ç fte È.

2.     Jouer dĠun rapport ˆ lĠŽcran qui transperce cette opacitŽ native Ç faisant Žcran È : lĠŽcran doit tre un plan  de lumires, une surface noire o la pensŽe se rŽflŽchisse plut™t que sĠabyme, un vitrail rŽfractant lĠidŽe qui le traverse.

QuĠest-ce que lĠŽcran ? CĠest une paroi dissimulant des enceintes acoustiques et renvoyant des ombres ; cĠest une surface plane qui restitue une lumire diffŽrŽe et la rŽflŽchit, qui certes fait Žcran au rŽel (voir la caverne de Platon) mais qui peut aussi nous rappeler que tel film est projetŽ sur une toile blanche (en deux dimensions), que cette illusion est bien une illusion et que derrire ou devant elle, il y a autre chose qui rend compte de quĠil y a sur lĠŽcran : quĠil ex-iste donc quelque chose dĠaveuglant et dĠinou• (telle la lumire crue filtrŽe par le vitrail), dĠautant plus aveuglant et inou• quĠil est trs difficile de le voir et de lĠentendre.

Ainsi le cinŽma est – peut tre ou peut devenir - un art qui produit un public faisant face, un art Žminemment facial, sans profondeur, un art orientŽ et orientant. Dans ce cinŽma, images et sons ne sont plus le double de rŽalitŽs supposŽes, mais des matires et des surfaces produisant un jeu complexe de relations entre le visible et lĠinvisible, entre le dit et le non-dit.

3.     Utiliser la scne comme source dĠune adresse quelconque en rendant gŽnŽrique le qui-parle : chaque propos, prŽalablement rŽdigŽ, sera portŽ, mis en bouche, et adressŽ par un autre en sorte que le corps neuf portant ces propos, sŽparant Žnonciation et ŽnoncŽ, frappe les formulations dĠune puissance excŽdentaire.

4.     Juxtaposer les points de vue sous la forme rythmŽe dĠune revue, parlŽe, diffusŽe, projetŽe, jouŽe. La forme de la revue autorise les rapprochements inattendus entre explorations locales, les frottements imprŽvus entre micro-enqutes disjointes, les rŽsonances surgissant entre propositions individuelles. –Ce faisant, il ne sĠagit pas ˆ proprement parler de constituer un collectif momentanŽ mais seulement dĠen donner le gožt, ˆ tout le moins dĠen indiquer la possibilitŽ.

5.     Les points de vue quĠil sĠagira ici de mettre en circulation ne sauraient tre essentiellement critiques : ils pivoteront autour de possibilitŽs affirmatives, celles dont des gens, des idŽes et des Ïuvres sont les acteurs : gens dĠici et gens dĠailleurs, idŽes neuves et idŽes rŽactivŽes, Ïuvres en gestation et Ïuvres transfigurantes-transfigurŽes.

6.     Accorder une particulire attention aux questions de forme, avec la conviction que ces questions ne sont pas purement Ç formelles È et sans Ç contenu È : travailler la forme, cĠest travailler cette sensibilitŽ dont le rapport ˆ lĠintelligibilitŽ nĠest pas plus dĠextŽrioritŽ ou dĠindiffŽrence quĠun certain type de travail idŽologique ne lĠest au travail proprement politique.

7.     Soigner la forme de cette revue et de ces sŽances, cĠest en particulier soigner leur rythme propre : une sŽrie dĠinterventions dont le format nĠexcŽdera pas celui dĠun court mŽtrage (pas plus de vingt minutes, un quart dĠheure en gŽnŽral), encha”nement rythmŽ par les contrastes entre Žcran, scne et salle, entre lumire, noir et ombres, entre sons directs, images sonores projetŽes par lĠŽcran et silences.

8.     Il sĠagit de prŽsenter quelques idŽes sur notre monde et sur les gens qui en constituent la matire mme, dĠexposer quelques corps agissant ce monde, le labourant pour en prŽsenter lĠimprŽsentŽ actuellement irreprŽsentable. Les Ïuvres, singulirement dĠart, sont ici des vecteurs cardinaux : cĠest ˆ ce titre quĠon sĠattachera ˆ suivre la gestation de projets artistiques ˆ plus ou moins long cours.

9.     Cette proposition sĠinscrit sous le signe dĠun Qui vive ? Il ne sĠagit pas lˆ dĠattente, ni de la posture dĠun guetteur considŽrant quĠun avenir pourrait nous arriver, prt ˆ porter, par quelque bord de notre vaisseau ou de notre caravane. Il sĠagit de notre qui-vive ; il sĠagit donc de guetter ce qui soulve lĠun des n™tres : lĠun de ceux qui partagent notre conviction quĠil nĠy a pas, ici et maintenant, que ce quĠil y a. Il sĠagit donc dĠun qui-vive acteur plut™t que spectateur : qui ose penser, qui ose se mettre au travail, qui ose rompre en quelque point les apparences, qui ose affirmer et mettre ˆ lĠÏuvre quelque idŽe neuve ?

 

Ne vous le cachons pas : nous organisons ces sŽances car nous en avons aussi besoin, lĠun comme compositeur, lĠautre comme cinŽaste, tous deux Žgalement comme personnes soucieuses de lĠavenir politique de ce pays et du monde.

Nous en avons besoin pour nous encourager ˆ continuer dĠÏuvrer dans cette situation intervallaire, opaque et sombre. Nous avons nous-mmes besoin de rencontres, dĠexpŽriences, de partages pour continuer de tracer nos projets individuels et dĠavancer nos propositions collectives.

Nous avons ainsi conu cette sŽance en spectateurs autant quĠen acteurs, en spectateurs intŽressŽs par la dŽcouverte des possibles frottements entre les diffŽrentes composantes hŽtŽrognes de cette soirŽe.

CĠest donc ˆ une aventure partagŽe que nous vous invitons ce soir.

 

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