Mettre en forme un commun ?

(Billet Qui-vive, 27 juin 2013)

 

 

Dans lĠorganisation de cette sŽrie de sŽances trimestrielles, nous expŽrimentons tous ensemble. Certes, une orientation gŽnŽrale nous guide mais nous lĠintuitionnons bien plus que nous ne la savons. Nous apprenons progressivement ˆ la conna”tre, ˆ mesure du fait que nous la pratiquons, ensemble.

Ce billet voudrait proposer un nouveau pas dans lĠintelligence de cette orientation gŽnŽrale en se demandant, en nous demandant : quel commun sĠagit-il de mettre ici en forme ?

 

Ces sŽances voudraient mettre en forme un commun qui devienne ainsi susceptible dĠtre dit notre commun.

Ces soirŽes soutiennent le qui-vive dĠun supplŽment possible : celui dont il est implicitement question dans notre slogan Ç Il nĠy a pas que ce quĠil y a ! È, supplŽment qui pourrait se formuler ainsi : Ç Il nĠy a que ce quĠil y a, si ce nĠest, entre autres,É ce dont il va tre question ce soir ! È.

Il sĠagit de mettre en forme ce supplŽment a priori informe, en sorte de lui donner figure possible de commun, de notre commun, et par lˆ de commun plus commun encore (cĠest-ˆ-dire non restreint au public ici rassemblŽ).

 

Empiriquement, la mise en forme opŽrŽe par ces sŽances procde par croisement de deux modalitŽs indŽpendantes : celle dĠun espace et celle dĠun temps – plus exactement celle dĠun ici et maintenant – qui se caractŽrisent ainsi :

á      un lieu spŽcifique : une petite salle de cinŽma ;

á      un moment spŽcifique : une longue sŽance de 2H30

 

Le lieu (la salle de cinŽma) se configure autour dĠun opŽrateur particulier : le projecteur. CĠest lui qui organise cette salle en caverne et lĠoriente vers un Žcran o aboutit le faisceau lumineux qui la traverse.

Le moment (la sŽance Qui-vive) se configure autour dĠun sommaire : celui dĠune sorte de revue, encha”nant dix numŽros variŽs dĠenviron quinze minutes chacun.

 

Ë y regarder de plus prs, le lieu accueillant ce moment est parcouru par diffŽrentes projections :

-   celle, bien sžr, du projecteur de cinŽma qui part de la cabine pour aboutir ˆ lĠŽcran (on lĠutilise pour les gŽnŽriques, pour les films mais aussi pour composer un Žcran noir qui nĠest pas une absence dĠŽcran mais un Žcran ŽclairŽ au noir, un Žcran sĠinspirant en quelque sorte des peintures de Pierre Soulage) ;

-   mais Žgalement les projections de voix qui, partant de la scne ou de la salle, visent directement le public rassemblŽ en ce lieu : ces projections vocales aboutissent ˆ cet Žcran portatif quĠest le tympan de chacun ; elles se rŽpartissent donc chez chaque auditeur sans passer par la mŽdiation dĠune surface communŽment regardŽe.

Par ailleurs, le moment venant dynamiquement occuper ce lieu prend la forme dĠune chronologie, soit dĠun ordre mesurŽ et rythmŽ qui juxtapose, dans le temps physique ordinaire, des contenus variŽs, ˆ la fois par leur sujet (aujourdĠhui les questions du commun, de fraternitŽ, de lĠAfrique, de lĠamour, etc.) et par leur forme (prises de parole, musique, film, scne de thŽ‰tre, etc.).

 

Au total, ces sŽances croisent deux manires de former du commun :

á      selon un espace projectif qui feuillette, rŽpartit, distribue ;

á      selon un temps rythmŽ qui aligne, somme, chronologise.

RŽsumons provisoirement notre opŽration de mise en forme : cĠest la somme chronologique de diffŽrentes projections localisŽes.

 

Cette description phŽnomŽnologique suggre deux figures du commun, ou deux modalitŽs du partage.

1.     DĠabord la modalitŽ dĠune projection : une mme projection rŽpartit Žgalement sur chacun lĠidŽe concernŽe en sorte que la proposition sĠadresse individuellement ˆ chaque personne du public.

Projeter veut ici dire : faire partager la mme Žpreuve dĠune idŽe, Žgalement adressŽe ˆ tout un chacun venu sĠinstaller dans le lieu concernŽ sous les projecteurs en question.

2.     Ensuite la modalitŽ dĠune somme : il sĠagit cette fois de mettre ensemble diffŽrentes propositions, de les sommer sous la forme dĠune succession soigneusement ordonnŽe et rythmŽe.

Sommer veut ici dire : disposer face ˆ face (ou c™te ˆ c™te, ou dos ˆ dos), confronter donc ce qui est mis dans le pot commun dĠune revue et ainsi proposŽ au partage collectif le temps dĠune soirŽe.

Au total, chaque sŽance met bien en forme la somme commune de projections communes.

 

Autorisons-nous une image musicale : le sommaire (qui ordonne notre pot commun) a lĠhorizontalitŽ dĠun rythme, ou dĠune mŽlodie ; chaque projection (qui distribue la mme proposition sonore et/ou visuelle sur chacun) a par contre la verticalitŽ dĠune harmonie ou dĠun timbre.

LĠenjeu de la composition – en lĠoccurrence celle dĠune soirŽe Qui-vive particulire – devient ainsi de dialectiser la verticalitŽ des projections et lĠhorizontalitŽ dĠune sommation. Un beau nom musical pour ce type de dialectique est polyphonie. On pourrait donc dire quĠune sŽance Qui-vive donne au commun la forme spŽcifique dĠune polyphonie : le sommaire projette simultanŽment sur chacun ce ˆ partir de quoi il pourra composer sa propre voix, sa propre intelligence discursive de la soirŽe.

 

Il semble – et cĠest sur ceci que lĠon suspendra ce billet – quĠil y a lˆ lĠidŽe dĠune forme plus gŽnŽrale de commun possible : un commun qui entrecroise prŽsentation de sources communes et partage de propositions diverses.

Dans nos soirŽes, le projecteur figure ces sources qui nous sont communes (les principes, dŽcisions et grandes orientations que nous partageons sans en avoir toujours conscience) et le sommaire figure le travail de coordination qui met en ordre un discours ˆ partir de ces idŽes, propositions et suggestions nous parvenant en dŽsordre.

 

Si cette sŽrie de sŽances Qui-vive cultive ainsi le gožt dĠun double commun (sources communes et pots communs ou ressources partagŽes), ce serait alors dans lĠintuition quĠil pourrait sĠy expŽrimenter une nouvelle manire dĠorganiser et dĠŽnoncer un Ç nous È. Laquelle ?

Celle-ci, peut-tre – que, pour conclure, on ajoutera au pot commun de cette soirŽe :

Ç Nous,        les gens du commun ! È

 

Bonne sŽance !

 

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