Gens d’ailleurs et gens d’ici : Voilà, en pleine mer [1] (B. Blanche, I. Dosso, C. Winter)

Voilà, en pleine mer, imagine-toi la petite pirogue, on est plein, plein, plein dedans, On a commencé à prier. Voilà, le chauffeur il était là à réparer. Je me rappelle, il y a un casque dessus sur le moteur. Ils ont ouvert. Il faut avoir la chance, imagine-toi si un gros poisson nous renversait là, c'était fini.

Mais on voyait la terre ou pas?

Quelle terre, non, c'est la mer, tu vois l'eau jusqu'à la fin, tu vois le nuage, tu ne vois rien. Donc le bateau, il va, il tourne et on a retrouvé la route. Mais maintenant, on ne savait pas, la frontière là-bas, la terre, on voit les maisons, mais c'est petit, petit. On approche mais lui il a peur de se faire choper. Lui, c'est un trafiquant. Arrivé vers là-bas, c'est un peu loin, on doit tomber à l'eau. Moi, j'avais un gros sac avec plein d'habits là-dedans, donc je suis obligé de le laisser, et tu nages. Chacun se débrouille, il n'y a pas d'autre passage pour partir de là, contre la police. Ceux qui se sont noyés là-bas, je ne sais pas, chacun ses affaires, mais obligé, il y a des gens qui se sont noyés là-bas. Et les conducteurs, les chauffeurs, ils vont tout faire pousse, pousse pour nous faire descendre. Je ne me rappelle pas si j'ai marché dans l'eau ou j'ai nagé. Je me suis retrouvé là-bas, on est arrivé sur une petite route sur laquelle les policiers vous attendent. Dés qu’ils vous voient, ils vous disent bienvenue ! Comme si ça marchait ensemble avec les policiers. Ils sont assis tranquillement et vous attendent.

Cameroun, voilà maintenant tu vas aller en prison. Ils nous fouillent : « tu as l'argent sur toi ou quoi, la fin du mois ou quoi ? Moi si ça me plait, ta ceinture je vais la prendre pour commencer ». Ils ont enlevé tout, ils nous tabassent, « vous êtes des clandestins. » On est resté là-bas deux jours ou trois jours. J'ai commencé à connaitre, dans la prison là-bas, un jeune ivoirien, Moussa, qui connaissait la route pour aller au Gabon. C'est sa route là, lui, il a l'habitude de la faire. Pourquoi pas aller au Gabon ; on a causé. Mais pour les policiers, il n'y a rien donc on était là. On ne mange pas, on n'est rien. Ils se sont fatigués. Ils nous ont dit : « on vous laisse là ». C’est dans la nature.

En fait c'est ça. Si tu vois un africain qui quitte là-bas pour venir en Europe, c'est parce que nous, c'est pas du tout facile. Chez nous on a tout, la terre est riche, et voilà, c'est la politique qui est sur nous tous, en fait. Moi je pense, c'est catastrophique, regarde ma famille, vraiment pauvre, pauvre, pauvre, pauvre, c'est pourquoi moi j'étais parti. Mon père m'a demandé mais pourquoi, c'est parce que ici, ce n’est pas bon, j'ai dit, moi je vais partir. Je vais partir.

J'avais combien sur moi, 150 000 francs CFA, ça fait 200 à 220 euros. Comment j'ai réussi à faire, pour partir, avec un visa ça, jamais de la vie. On ne me laisserait même pas entrer à l'ambassade. Donc, qu'est-ce que j'ai fait. Il y a combien de camions qui voyagent. J'ai commencé à payer le transport pour aller au Ghana, à Noe. Ghana maintenant, transport là-bas, arrivé au Nigeria. Je voulais aller au Gabon, parce qu’au Gabon, j'ai un ami qui conduit un taxi là-bas. Le Gabon était un peu bon, en ce moment.

J'ai croisé des gens en route, des Ivoiriens. Des gens qui voyageaient comme moi, on a fait la route ensemble. Au Nigeria maintenant il y a, je ne sais pas comment il faut dire, il y a des passeurs, là-bas, qui nous parlent en disant que la traversée est longue, c'était la lagune, mais vraiment.

C'est la mer!

C'est la mer, voilà, c'est la mer, très vaste. Donc maintenant, il faut payer. Il y avait un petit bureau, on était là, plein, plein, plein. Tout le monde a payé, je ne me rappelle pas combien, et là, mon argent est fini, 150 000 francs.

Donc nous voilà au Cameroun dans la nature, arrivé là, si vous tournez il y a un petit village. Il y a un chauffeur dans ce village qui conduit un petit camion de transport, les sept places qui font entre là-bas et Douala. On s'est renseigné : « voilà on est clandestins, on veut partir dans un autre pays. » Il nous dit qu’il n'y a pas de problèmes vu qu'il connait les routes parce qu’il y a les policiers, il y a les barrages aussi. Lui, il sait où il faut passer. Donc il a dit son prix. On a dit : « OK, il n'y a pas de problèmes, on a notre frère là-bas qui est bien placé au Cameroun qui travaille déjà. Il va nous donner l'argent. » Il a dit : « vous êtes sûrs vous êtes sûrs ? » et il a confisqué nos passeports. On a roulé, on est arrivé là-bas à midi ou 13 heures. Qu'est-ce qu'on fait maintenant parce que, on s'est renseigné, il n'y a pas un foyer ivoirien là-bas. Moussa savait déjà où il y a un foyer malien, on est parti là-bas. Donc le gars s’est garé, Moussa savait déjà ce qu'il faisait, voilà on va le doubler. On est obligé de le doubler. On ne va pas rester dans ce pays. On est obligés de le doubler, il n'y a rien à faire. Le gars, il attend son argent. On a appelé le chef pour le convaincre de mentir au chauffeur en disant que le frère de Moussa a quitté le foyer. Un jeune malien est parti appeler le chef du foyer. C'est un foyer malien nous on n'a pas de foyer quelque part, les Ivoiriens, parce qu’avant on ne sortait pas. Le Houphouët, lui, il ne voulait pas de foyers, même en France on n'a pas de foyer. Le foyer malien, c'est le seul moyen c'est tout. Le jeune est sorti, il s'est mis dans la cour, Moussa aussi est sorti, tu vois là c'était un jeu. Il a dit au chauffeur : « ah ? Son frère était là, mais il n'est plus là, il a voyagé. Voilà, il a voyagé. » Quand il est sorti pour dire ça, le visage du monsieur est devenu rouge. Ses yeux sont devenus rouges, il a appelé la police. Ah oui, il a appelé la police. On est parti en prison. J'ai fait New Bell, quartier camerounais. C'est une grande prison de là-bas, c'est comme Fleury-Mérogis. J'ai fait au moins trois mois là-bas. Tu vois pour rien, parce que clandestin. Donc maintenant, il y a une fille qui nous a vus quand on nous a pris. Cette fille, elle grille les beignets devant le foyer. Elle est allée se renseigner auprès du chef de foyer, comment on va nous faire sortir. On dirait une fille qui a besoin de nous. Moi, je ne pouvais pas y croire, mais quand j'ai vu la nourriture : beignets grillés et haricots. Je crevais! J’avais faim, j'avais faim, sauvagement faim, tu vois, ça me fait pleurer, pour rien comme ça. Tu vois, ces haricots là. Nous on l'a pris, on a mangé. Chaque matin maintenant, elle venait nous donner des haricots, donc on mangeait. Je n'ai pas causé avec elle, mais quand elle vient, elle nous donne les haricots. Donc on est resté là, ça fait que j’ai repéré un policier qui a l’air gentil, Je l’ai convaincu de nous laisser en liberté contre de l’argent. Tout était mélangé, affaire d’argent et clandestinité. Le policier m’a dit que le jour où il était de service comme chef de poste, ce jour-là, il nous ferait sortir. Il nous a fait sortir, une nuit. On est resté en ville, maintenant, les policiers savaient. Ceux qui nous ont laissés, ils savaient où on doit se trouver en ville. Ils venaient derrière toujours, on se cachait. Ils venaient derrière nous pour l'argent. Donc maintenant, on jouait à cache-cache avec eux. Puis on a commencé à bosser dans les champs. Je ne l’avais jamais fait. On a creusé un puits, c'est un travail fou. Ce n’est pas mon travail, mais il faut gagner l'argent pour continuer la route. Je ne suis pas pour rester à Douala, je veux continuer la route encore, traverser tout le Cameroun, arriver jusqu'au Gabon. Peut-être j'ai fait un an en route, ou bien quoi, j'étais jeune quand je suis parti, j'étais petit. Je ne sais pas combien de temps ça a pris. On a quitté Douala avec cet argent là, on est venu jusqu'à Yaoundé. L'argent est fini là-bas. Yaoundé c'est la deuxième capitale. On trainait dans la gare, j'ai trouvé un petit boulot encore, j'ai fait une étable pour le monsieur-là, mettre ses bœufs dedans. J’allais en brousse chercher des branches des bois. On a taillé maintenant, je ne sais pas l'argent c'était combien. On a taillé moi et Moussa, jusqu'à ce qu'on soit arrivé à la dernière ville avant la frontière du Gabon. Donc voilà poursuivre, poursuivre. Avant qu'on n'arrive à la dernière ville, le chauffeur nous a laissés quelque part parce qu’on n'a plus d'argent. On a croisé un gars là-bas. Moussa, je sais pas d'où ni combien il avait. Il l’a donné à un monsieur, c'est un passeur pour arriver à cette dernière ville-là. Le soir, on a commencé à marcher pour partir, c'est pas loin, mais c'était sauvagement long, c'était gravement long.

Marie, vous ne nous croyez pas hein ? Tellement la forêt est là-bas intense qu'on ne se voit pas. On se suit mais on ne se voit pas. Même tu n’entends pas ton ami marcher sur les petits cailloux. Quand on a soif, quand on entend qu'il y a l'eau qui coule parce que tu vois c'est calme, quand on entend qu'il y a de l'eau qui coule quelque part, on va faire signe, on descend pour boire l'eau. C'est pas à boire, ça peut vous faire mal. Tout ce chemin-là qu'on a fait jusqu'à ce qu'on soit arrivé. Donc il nous a laissé dans le village, il ne peut pas rentrer là. Chacun va rentrer de son côté de la ville. On ne peut pas entrer directement dans la ville, tout le monde va vous voir, parce que le matin quand il y a cinquante personnes c'est la police qui va venir nous accueillir là-bas.

C'est encore au Cameroun?

Oui voilà, ça c'est la dernière ville avant d' atteindre la première ville du Gabon. On cherche à aller à Libreville donc le chemin est encore long encore parce qu'il y a beaucoup de villes au Gabon jusqu'à arriver à Libreville. Libreville, c'est là qu'on conduit le taxi, c’est là que l’on peut s’en sortir.

Donc Marie, chacun est rentré de son côté doucement, doucement dans la ville. Moi je dormais devant une mosquée, voilà, moi j'ai repéré une mosquée.

Puis j'ai vu un chauffeur, on s'est causé comme ça. Il m’a dit de passer tous les jours, quand son patron n’est pas là, on va voyager. Je ne sais pas comment il a fait, mais il avait beaucoup de clandestins. On dirait c'est son travail, il avait beaucoup de clandestins. On est monté derrière le bâché, mais moi il m'a fait passer devant. On a commencé à rouler. Vraiment c'est la forêt dense là-bas et en plus il pleuvait, donc c'est une catastrophe. Il y a des ravins pas possible tu peux mettre trois vaches là-dedans, on ne voit pas. Quand tu prends le chemin qui va mener au Gabon, il n'y a que des ravins là-bas. Il y a des ravins, grave ! Donc on a fait la route comme ça, il m'a donné le volant parce qu’il commençait à s’endormir. J’ai commencé à rouler mais il y a patinage, la voiture patinait, on s'est débrouillé. On est arrivé devant une gare où il y a la police. Il fallait qu'on fonce. Le chauffeur a repris le volant. Dieu merci il faisait tard, trois heures ou quatre heures du matin, les policiers étaient dans une petite cabane ils dormaient. Donc Marie, on a forcé le barrage. Les policiers sont sortis, ils ont commencé à tirer en l'air. On est parti. Jusqu'au matin on est arrivé à Libreville, je me rappelle, vers 11 heures.

Mes amis sont venus, mais tout ce parcours-là qu’on a fait sur la route je n’ai jamais mangé à ma faim, jamais mon ventre n’a été plein, toujours je mange un petit bout, s’il n’y en a pas, il n’y en a pas. Car vraiment les camerounais sont un peu bizarres, quand un camerounais mange devant toi, il dit « appétit », il ne te dit pas : viens manger, il dit « appétit ». ? Cà veut dire, prends l’odeur !

mais la fille

C’est ce que j’allais dire, cette fille elle n’a pas du tout fait çà, elle a été très courageuse. Et quand je suis sorti, on se voyait, non mais pas d’interprète, il n’y a pas d’histoire d’amour là-dedans, jamais. Non, on était là, on est assis toujours à côté d’elle, elle prépare son beignet, elle habite chez ses parents, tous ses parents me connaissent. Donc Marie je ne veux pas dire que tous les Camerounais sont des méchants.

Toi, tu avais toujours l'idée de venir en France?

Oui, obligé mais le Gabon, je peux économiser un peu, parce qu’il y a un travail, un taxi.

Un jour j'ai transporté un jeune qui travaillait à la présidence.

Le jeune m'appelait tout le temps. On causait. Un jour, on était là, on jouait au flipper, on était des potes maintenant. Lui il me dit « Peut-être tu n'as pas envie d'aller en Europe ? » J'ai dit : « mais pourquoi pas !» Il me dit qu’il a un ami très bien placé. J'ai dit : « arrête de me raconter des bêtises. Tu dis tellement de conneries. » Il dit « oui, mon ami est bien placé. » J'ai dit « ah bon, mais moi j'ai envie de partir. » Marie, je le croyais pas.

Et voilà qu'il est sorti avec mon passeport. Visa dedans. Il y a un visa dedans.

On a fait escale en Suisse, moi, je suis à l'aéroport. Donc arrivé là-bas on voit les policiers. C'est la première fois que je venais en Europe, je vois les policiers mais je suis tranquillisé. Moi je me suis tranquillisé, j'étais en tenue comme ça, je portais un T-shirt Lacoste, comme je me le rappelle vert. J'ai comme ça un K-way vert parce que j'ai appris qu'il fait froid. Ils sont venus, j'ai vu des noirs là-bas, j'ai suivi les blancs. J'ai vu un jeune noir là-bas ils se sont groupés sur lui. Moi j'ai coupé, ils checkaient ses papiers, mais j'ai pris l'autre file, donc l'autre a fait signe : il y a un autre black, ils sont venus sur moi. J'ai attendu, ils ont vu que je suis de passage, parce que, quand tu veux sortir du Gabon, il faut prendre un visa gabonais qu'on colle dans ton passeport, visa de sortie. J'ai un visa de sortie et directement, je tombe sur la Côte d'Ivoire, c'est écrit là : j’avais un billet de retour pour Abidjan.

Maintenant, on était dans la queue, on est sorti. Maintenant, ils se sont mis sur moi. Il y avait un chien là, le chien a senti mon sac, parce qu’ils pensent que c'est la drogue ou machin comme ça. Ils l'ont pris, ils ont fouillé jusqu'à mes caleçons, fouillé tout. Il n’y avait que des habits, ils m'ont laissé. Il y avait combien sur moi, en francs français, depuis le Gabon j'ai, 500 à 600 francs. Donc je suis monté dans un taxi, je veux partir à la gare du train pour venir maintenant côté France.

 

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