Gens d’ici et gens d’ailleurs : Voilà, en pleine mer [2] (B. Blanche, I. Dosso, C. Winter)

Maintenant Pierre va se présenter.

Oui, moi ce qui m'amène ce n'est pas le même voyage, c'est un voyage beaucoup plus court, mais qui a pris dix ans en fait. Parce que ça fait dix ans qu'on a commencé Marie et moi à travailler ensemble. On se connait depuis plus longtemps mais il y a dix ans, on s'est revu. Marie faisait un travail sur l'accès aux traitements du Sida en Afrique. L'idée qu'on avait, c'était qu'il fallait que la France fournisse les traitements. C’était une idée juste, mais compliquée à dire, parce que personne n'était sur cette idée là, que la France fournisse les traitements.

On s'est rappelé qu'on avait été des militants dans notre jeunesse, on s'est dit qu'on va écrire des tracts, des papiers, et on les donne au marché.

C'est ça qui nous a fait faire un voyage. On a commencé à donner le tract à Bastille, sur un marché, il n'y avait que des blancs, et des blancs avec de l'argent. Et ils nous ont pris pour l'aide humanitaire, ils croyaient que nous, on voulait de l'argent, pour acheter les médicaments, les envoyer et tout ça. Et nous, c'était pas du tout ce qu'on voulait. Nous ce qu'on voulait c'était une décision politique forte, qui ne dépende pas de monsieur Machin, madame Machin qui donnent de l'argent, mais qui fasse un changement dans la façon de penser ici même par rapport à l'accès aux traitements, la question de l'égalité et tout ça. Donc on a fait en sorte qu’ils comprennent bien qu’on n'était pas l'aide humanitaire. Du coup, ils nous évitaient au marché, quand ils nous voyaient, ils nous contournaient comme ça ils passaient loin, loin de nous.

Donner de l'argent pour eux, ce n'était pas un problème. Ce qui posait problème c'est qu'on leur disait : responsabilité de la France.

Le mot responsabilité, ça ils ne voulaient pas en entendre parler. Et puis il y a une autre chose, on a compris que eux ils pensent qu'il y a deux mondes,

Ah ?

Qu’il y a au moins deux mondes, il y a le leur, et l'autre monde, et dans le leur il faut des traitements pour tout le monde et l'égalité mais dans l'autre monde, pas obligé quoi.

Ah bon ?

Tu vois, ils pensent que l'Afrique c'est un autre monde : la pitié. Ce n’est pas que tu as droit à quelque chose. A ce moment-là on a trouvé le mot d'ordre de dire : il y a un seul monde. Nous on dit : il y a un seul monde, et si on pense, il y a un seul monde, l'inégalité est inadmissible. Quand ils ont compris ce qu'on disait, les gens ne voulaient plus venir nous voir et ils faisaient le tour pour nous éviter.

Alors on est allé dans un autre endroit, on est allé à Montreuil, et puis après on est allé encore plus loin on est allé à Bobigny. Parce qu’à Bobigny on a trouvé des noirs, et puis des gens du peuple.

C'était le contraire des gens de Bastille. Ce qu'ils pensaient, c'est qu'ils en avaient marre de la vision de l'Afrique qu'on a ici, que des pauvres, que des gens trop malheureux. Il n'y a qu'une vision de l'Afrique misérable, ça c'est l'idée qu'il y a deux mondes : un monde pas misérable et le monde des misérables. Et eux ils étaient d'accord avec nous sur : il y a un seul monde, même si c'est inégal, même si ici il y a beaucoup plus d'argent qu'ailleurs. Mais, il y a un seul monde, et ils étaient contre le discours, l'Afrique c'est à part parce que c’est la misère.

Ce qu'on disait s'était transformé, on était parti de l'accès aux traitements, mais petit à petit avec les rencontres des gens, ce qu'on a dit s'est transformé.

De Bobigny les gens nous ont envoyé à Bondy-Nord, de Bondy-Nord on avait rencontré une jeune femme avec qui on a écrit le premier tract qu'on est allé donner à Château Rouge.

C'est là qu' on a commencé à écrire les histoires, à faire un petit journal.

 

Mais on ne va même pas nous écouter. Personne ne va s'occuper de ça. Marie, ce truc là, l'Afrique, l'Afrique, tous sont dedans. Marie, tu le crois pas, pourquoi l'Afrique toujours c'est comme ça, toujours derrière pourquoi l'Afrique va loin derrière, mais toujours quoi, c'est là, c'est là, il y a de l'or là, faut pas toucher. Voilà, c'est çà qui bloque l'Afrique. Ils ne vont pas laisser çà, ils ne vont pas laisser les Africains même mettre le nez au-dehors parce que si tu mets le nez au-dehors. Parce que Marie, l'Afrique est riche. Le Gabon, la Côte d'Ivoire. Ah, le Gabon, ah le Tchad, et Centrafrique, on parlait même de çà avec un gars hier, Centrafrique, quand tu creuses la terre de Centrafrique, à trente ou quarante mètres ou à soixante, à partir de soixante mètres, le sous-sol, c'est des diamants, donc la terre que tu creuses tu peux creuser, le bas, c'est pour la France.

 

De ces récits on a conclu que la situation présente doit être dite une situation de terreur coloniale.

Car le voyage qui est raconté ici relève d'une situation de guerre. Le fait qu'il y ait des voyages comme çà çà veut dire que c'est une situation de terreur.

Le passage de frontière le plus tendu, le plus terrible, est celui de l'arrivée en Suisse alors qu'il ne s'y passe « objectivement » rien, contrairement à l'arrivée au Cameroun et au Gabon. Oui, là c'est terrible, un petit truc qui arrive là et tu retournes en enfer alors que tu es presque au paradis.

Les gens sont bloqués là-bas, pourquoi est-ce qu'on empêche les gens de venir : même si tu as l'argent, on ne te donne pas le visa et quand tu as un refus, il faut attendre six mois avant de te représenter. On nous empêche de sortir pour que l'on ne voit pas la situation. Oui, c'est comme le jour et la nuit, on ne voit pas l'ensemble.

Il y a une peur dans nous tous, les aventuriers qui avons fait le voyage. Sinon, on est sorti, maintenant, on a un cerveau qui est beaucoup ouvert : tu as vu les deux continents, tu as vu les différences.

Corrélativement le « voyage » des militants français ici manifeste cette situation de terreur par le caractère parfaitement tâtonnant et aveugle du parcours : dix ans de parcours obstiné pour arriver à des énoncés simples (connus de tout Africain en un sens, mais autre chose bien sûr est la formulation d'énoncés et de thèses collectives à quoi nous travaillons). Dix ans de parcours à partir d'une ignorance et d'une naïveté radicales qui sont celles que le blocus de toute information réelle sur le passé et le présent du continent africain maintiennent radicalement ici (et contre quoi aucune « bonne volonté » ne sert, il faut choisir et décider de se constituer contre comme nous essayons ensemble de le faire). On a travaillé dix ans pour avoir l'idée de ce qu'on dit là, le gouffre qu'il y a entre ici et là-bas, le gouffre colonial.

 

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