Billet Ç Gens dĠici È : les jeunes des quartiers populaires

 

JĠai 21 ans et jĠhabite prs de Saint-Denis.

Je viens dĠune famille du Nord de la France. JĠy ai vŽcu jusquĠˆ mes quatre ans et je suis ensuite parti avec ma mre dans la rŽgion parisienne o jĠai fait ma scolaritŽ.

 

JĠai dĠabord ŽtŽ menuisier. JĠai suivi un cursus scolaire normal jusquĠˆ la troisime. Aprs le Collge, je voulais faire un BEP en mŽcanique automobile mais jĠai ŽtŽ mal orientŽ par la Conseillre dĠorientation. Elle mĠavait demandŽ ce que je voulais faire. Je le lui ai expliquŽ. Elle mĠa dit : Ç Bon, demande alors Maintenance des systmes et mŽcaniques automatisŽes ! È. Je lui ai fait confiance et je me suis dit : Ç CĠest bon ! È. JĠai inscrit en premier choix Maintenance au lycŽe de Noisy-le-Sec.

Mon premier vÏu a ŽtŽ acceptŽ et jĠŽtais tout content.

Le premier jour dans le lycŽe, on a visitŽ les ateliers et jĠai demandŽ ˆ mon professeur : Ç Mais o sont les voitures ? È. Il Žtait tout ŽtonnŽ : Ç Quelles voitures ? È. Je lui ai expliquŽ. Il mĠa dit : Ç Mais ce nĠest pas ici la mŽcanique automobile ! È. CĠŽtait en fait un travail dĠusine, avec de grands panneaux Žlectriques ! JĠŽtais dŽgoutŽ. Il y a eu dans ma classe trois ou quatre autres personnes qui ont ŽtŽ ainsi mal orientŽes comme moi par cette mme ConseillreÉ

Pendant le premier trimestre, jĠai eu de bonnes notes : 14 ou 15. Pareil pendant le second. Et puis le troisime trimestre, jĠai sŽchŽ les cours : je nĠŽtais pas intŽressŽ.

Un stage dĠun mois Žtait prŽvu en juin. Je lĠai fait dans une sociŽtŽ de menuiserie. Et cela mĠa intŽressŽ.

La sociŽtŽ mĠa alors proposŽ de faire un CAP de menuiserie. JĠai acceptŽ et jĠai passŽ mon CAP en deux ans. Ensuite la sociŽtŽ mĠa proposŽ de continuer par un BP, toujours de menuiserie. Je lĠai commencŽ. Au bout de six mois, je suis parti continuer mon BP dans une autre sociŽtŽ. Mais cette sociŽtŽ mĠa fait en rŽalitŽ travailler comme simple commis. JĠai craquŽ au bout de trois mois ; jĠai ŽtŽ dire au patron quĠil mĠavait pris pour un BP de menuiserie et que sĠil voulait embaucher un manutentionnaire, il pouvait le faire, mais que ce ne serait pas moi. Il mĠa rŽpondu : Ç Si tu nĠes pas content, casse-toi ! Je trouve un autre que toi ds demain. È Je suis donc parti ds le lendemain.

Le problme est quĠil a refusŽ ensuite de signer la rupture de mon contrat dĠapprentissage ce qui fait que je nĠai pu reprendre du travail chez un autre patron : jĠen avais trouvŽ un nouveau en septembre mais il mĠa dit quĠil ne pouvait signer avec moi un nouveau contrat car jĠen avais toujours un en cours ! JĠai ŽtŽ bloquŽ comme cela pendant un an. Au bout de ce temps, lĠŽcole qui encadrait mon BP a menacŽ mon ancien patron dĠaller aux PrudĠhommes et il a alors enfin signŽ la rupture du contrat dĠapprentissage. Mais, pour moi, cĠŽtait trop tard : jĠavais dŽjˆ pris contact avec une association sĠoccupant dĠautistes, je commenais dĠy travailler et jĠai refusŽ de reprendre mon BP.

 

JĠai entendu parler de lĠassociation par un ami. Il mĠavait parlŽ dĠune colonie de vacances pour autistes. JĠŽtais intriguŽ et intŽressŽ. JĠai toujours voulu faire animateur et jĠavais dĠabord envisagŽ de passer un BAFA mais je me suis finalement orientŽ vers le CAP de menuiserie.

Ce qui me plait dans la menuiserie, cĠest que cĠest un travail manuel, ce nĠest pas un travail de bureau. On y travaille avec ses mains.

Il y a deux sortes de menuiserie : celle qui travaille le bois massif, et celle qui se passe sur les chantiers. CĠest celle-ci que je pratiquais : on pose des parquets, des fentres, des portes ; on ponce, on vitrifie, etc.

JĠaurais pu continuer ce mŽtier sĠil nĠy avait pas eu pour moi cette rencontre avec lĠassociation. CĠest vrai que sur un chantier, cĠest toujours un peu la galre, mais jĠaurais pu continuer. En mme temps, je ne trouvais pas de travail ˆ lĠŽpoque dans ce mŽtier, mon BP nĠŽtait pas terminŽ, et lĠassociation est arrivŽe dans ce contexte.

Quand jĠai connu lĠassociation, elle mĠa proposŽ une journŽe de dŽcouverte. JĠai fait cette premire journŽe en semaine avec un responsable et un jeune autiste. Ce jeune Žtait quelquĠun de trs costaud. Je le vois dans la voiture : il fait plus de deux fois mon poids, il ne parle pas. Je ne comprends pas, jĠapprŽhende. Le responsable propose dĠaller au Palais de la DŽcouverte. On se gare en sous-sol : le jeune ne veut pas descendre ! Que faire ? Je ne sais. Le responsable dit : Ç on va ailleurs È. On est parti vers un parc en plein air et lˆ, le jeune est descendu.

Tout cela Žtait bizarre : je vois son handicap mais je ne le comprends pas bien. En mme temps, cela mĠintŽresse et jĠai envie dĠen savoir plus. Et comme je lĠai dit, jĠŽtais dŽjˆ intŽressŽ par lĠanimation.

Je fais ensuite deux semaines de stage : cĠest un travail bŽnŽvole pour voir si cela tĠintŽresse toujours.

Pendant ce stage, jĠai vu beaucoup dĠautistes diffŽrents, avec des pathologies diverses. JĠai tout de suite kiffŽ ! Je me suis dit : Ç la menuiserie, cĠest terminŽ ; je me lance lˆ-dedans. È. De toutes les faons, continuer dans la menuiserie, cela nĠaurait pu se faire quĠau noirÉ

Ce qui mĠa intŽressŽ, cĠest que cĠŽtait un public trs diffŽrent. Je me suis dit : Ç peu font a, peu sont capables de faire a ; cĠest un travail dur ; on ne sĠy ennuie pas. Moi, je me sens capable de le faire. Autant les aider tout en mĠaidant moi. È

Et cĠest comme cela que cĠest parti et que je suis entrŽ dans lĠassociation.

Ce qui mĠa aussi plu, cĠest le fait que pas beaucoup de gens connaissent lĠautisme, cĠest lĠintŽrt pour la pathologie des jeunes autistes et lĠenvie de savoir pourquoi. Et je nĠavais jamais vu une ambiance comme celle de lĠassociation : on a la mme tranche dĠ‰ge, on rigole, on est comme des amis ; dĠavoir des collgues qui sont jeunes me donne envie dĠaller au travail.

De plus, quand jĠŽtais petit, ma mre travaillait avec des trisomiques. Ils me faisaient un peu peur. Elle travaillait dans un foyer. JĠallais de temps en temps la voir ˆ son travail et je voyais alors les trisomiques. On croisait aussi parfois dans la rue des adultes dont elle sĠoccupait. Ë la fois, jĠŽtais intriguŽ et jĠavais un peu peur.

ArrivŽ dans lĠassociation, tout ce qui mĠintriguait enfant mĠest revenu. Et jĠai une soif de connaissances, lĠenvie de comprendre ; beaucoup de pathologies sont aujourdĠhui bien connues mais pas celles de lĠautisme : pourquoi a vient, comment a vientÉ Sur tout cela, il y a plein dĠavis diffŽrents. JĠavais envie de me faire ma propre opinion sur tout cela.

Mais jĠavance au cas par cas. JĠapprends pourquoi et comment tel jeune part en crise. Il y a beaucoup de cas. Ils sont tous diffŽrents et en mme temps, cela se ressemble, il y a un lien.

Je prŽfre tre formŽ sur le tas quĠen thŽorie.

 

JĠai dit que les aider mĠaidait aussi moi-mme car cela mĠa permis de travailler. Depuis mes 18 ans, je vivais hors de chez moi ˆ droite, ˆ gauche. Ce travail a ŽtŽ une bonne occasion pour sortir de la galre en faisant quelque chose dĠutile. Cela tombait ˆ pic.

Cela mĠa aidŽ car cela mĠa permis dĠavoir plus de connaissances. Je nĠy connaissais rien mais jĠavais envie de savoir. On a toujours envie dĠen savoir plus.

JĠai toujours eu envie de pousser mes Žtudes : dans la menuiserie, je voulais faire, aprs le BP, un BTS en architecture dĠintŽrieur. Maintenant, je voudrais, aprs ma formation comme animateur, faire une licence dans les Sciences de lĠŽducation.

Il y a toujours dĠautres techniques ˆ savoir. Dans mon mŽtier de menuisier, jĠŽtais spŽcialisŽ dans la menuiserie de chantier, et lˆ aussi on peut avancer : on peut passer par exemple ˆ la construction dĠescaliers (cĠest ce que jĠapprenais dans mon BP) mais aussi de meubles, de placardsÉ

Je ne mĠarrte pas ˆ mes acquis, sauf au Collge, car jĠavais la flemme.

Cela a commencŽ en CM2. En CM1, jĠavais tout le temps 18/20. Au CM2, je suis passŽ dĠun coup ˆ 0/20 car jĠavais la flemme dĠŽcrire les rŽponses aux problmes quĠon me posait : je lisais le problme, je connaissais aussit™t la rŽponse, je ne voyais pas pourquoi me fatiguer ˆ lĠŽcrire. Les professeurs sĠen sont rendus compte et ont voulu me faire sauter une classe mais je nĠavais pas envie de me retrouver tout de suite au collge.

Dans cette Žcole, ce nĠŽtait pas comme dans le Nord o 40% des professeurs considŽraient que ceux qui, comme moi, venaient de la banlieue parisienne, Žtaient de la racaille !

 

LĠƒcole, cĠest trs important. Mais cela marche en fait selon le professeur quĠon a : sĠil est impliquŽ, sĠil met tout en Ïuvre pour quĠon sĠintŽresse et quĠon travaille, ou sĠil est juste lˆ pour toucher sa paye. JĠai eu au collge des professeurs qui sĠimpliquaient : en histoire, en mathŽmatiques, en franais. Mais les professeurs dĠarts plastiques ou de musique nous disaient : Ç Si vous voulez bavarder, allez au fond de la classe ! È au lieu dĠessayer de nous impliquer. Alors forcŽment, quand on a 14 ans et quĠon vous dit : Ç Si vous voulez bavarder, restez au fond ! È, on va au fond, on ne travaille pas et on ne peut pas sĠintŽresser.

LĠƒcole donc, cĠest trs important mais si on prend soin de nous intŽresser. En mathŽmatiques, jĠavais ainsi un professeur qui ne nous laissait pas bavarder. Il Žtait trs strict. Il ne nous laissait pas le choix. Alors on sĠy est intŽressŽ. Mais si le professeur sĠen fiche quĠon suive ou quĠon suive pas, alors on ne travaille pas.

 

Dans lĠenseignement professionnel, au CAP, cela changeait tout. CĠŽtait plus des formateurs que des professeurs. La relation est diffŽrente : on se tutoyait par exemple. Il y avait une relation de confiance. Ils nous prenaient plus pour des grands, et cela encore plus dans le BP de menuiserie. Ils nous disaient : Ç On ne vous a pas forcŽs ˆ tre ici. Vous avez demandŽ ˆ continuer vos Žtudes. È On Žtait comme des adultes. Cela donnait de bons rŽsultats.

Je me souviens dĠun professeur en dessin technique. CĠŽtait un jeune. On rigolait et on travaillait. Il nous intŽressait. Il choisissait des dessins techniques qui Žtaient en rapport avec ce qui plaisaient aux jeunes.

 

Mais tout cela ne marche pas pour tous les jeunes. Peut-tre que, comme dĠautres animateurs dans lĠassociation, jĠai plus dĠambition et de confiance en moi : je me dis quĠon peut rŽussir.

Le manque de confiance peut tre dž aux professeurs qui nous rŽgressaient en nous adressant la phrase-type : Ç si tu continues, tu vas finir comme Žboueur ! È. Moi, jĠai envie de rŽussir.

Beaucoup dĠautres galrent, ne travaillent pas, nĠont pas envie de travailler.

LĠassociation, elle, nous fait confiance : on nĠa pas de dipl™me, on nous forme sur le terrain, et cela nous pousse ˆ accepter une nouvelle formation.

Si on te dit dĠabord : Ç tu vas passer un an et demi ˆ apprendre ce quĠest lĠautisme, et aprs tu vas travailler avec ceux È, cĠest sžr que cela ne marchera pas. Dans lĠassociation, on commence sur le terrain, on voit le mŽtier et aprs seulement la thŽorie. CĠest la bonne mŽthode : la meilleure formation est sur le terrain.

Si on a une pratique, on fait les choses. Peut-tre on ne sait pas encore pourquoi, on ne sait pas le comment, mais on peut le faire bien et cĠest le plus important. Aprs, on se forme ˆ la thŽorie.

Mais si on a la thŽorie et quĠon ne sait pas comment la mettre en place, on ne conna”t pas les gestes, cĠest bien plus compliquŽ !

Si jĠavais commencŽ par une formation dĠŽducateur spŽcialisŽ, si on mĠavait expliquŽ ce quĠest lĠautisme, cela ne mĠaurait pas intŽressŽ ! Ce qui mĠa intŽressŽ, cĠest de le voir de mes propres yeux.

 

JĠai pas mal dĠamis qui sont plombiers, Žlectriciens, dans la vente ou au ch™mage et qui trouvent que, comme les autres animateurs,  je suis courageux. Ils disent quĠeux, ils ne pourraient pas : ils ne pourraient pas, par exemple, changer un adulte. Et quand ils me voient revenir avec des bleus, avec des griffures sur les bras ou le visage, que je leur dis quĠon travaille lĠŽtŽ du matin jusquĠau soir et quĠon gagne 800 euros, ils disent : Ç moi, je ne le ferais pas ! È. CĠest parce quĠils ne voient pas ce quĠil y a derrire.

Je prŽfre avoir une formation qui mĠest payŽe et un petit salaire. Cela a plein dĠinconvŽnients mais aussi plein dĠavantages. CĠest sžr quĠil faut aimer ; ce nĠest pas un travail quĠon peut faire simplement pour gratter de lĠargent !

 

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