Marie-JosŽ Malis  : Pour moi, il Žtait important que la traduction me permette de travailler sur les questions philosophiques et dĠtre dans ce rapport obsessionnel ˆ la vŽritŽ qui est celui de Pirandello. Il fallait Žviter des dŽrives, qui laisseraient quelque chose de dŽtendu sur le plan philosophique.

 

Quelle est pour vous, Marie-JosŽ Malis cette attitude philosophique ?

Marie-JosŽ Malis  : Quand on enqute sur les rapports de la modernitŽ et la question de la vŽritŽ, on voit que Pirandello propose des solutions risquŽes, pŽrilleuses. On a fait de lui un auteur du relativisme, du dŽbat du vrai et du faux. Il faut le considŽrer comme un auteur qui a posŽ la question du sublime, de ce que lĠhomme peut atteindre dans lĠexercice du courage, dans lĠaffirmation et dans lĠinvention du possible. Le personnage central de la pice, Baldovino, nous dit quĠon peut se rŽformer, dans lĠintime comme dans le collectif. Plut™t que de raconter lĠŽchec, Pirandello raconte que cette affirmation, cette transformation, a marche. ‚a fini bien. Une rŽforme existentielle qui fini bien, cĠest rare ! La pice est un thŽorme. Pirandello sonde les raisons gr‰ce auxquelles cela doit bien finir. Et enqute sur ce thŽorme : comment un homme, Baldovino, devient honnte et gagne lĠamour dĠune femme, en refaisant sa vie de part en part. Cela rŽussit gr‰ce ˆ un tour de thŽ‰tre : derrire le fait dĠinventer un homme nouveau, il y a lĠidŽe quĠil faut sĠinventer un masque, quĠil faut se rver autre. Ç Je vais jouer un personnage et devenir cet tre-lˆ È, se dit Baldovino. Il faut donc rŽhabiliter la fiction, rver de projets. Ainsi met-on en marche la machine de notre conversion. Pirandello soulve la question dĠune discipline quotidienne. Il renoue avec des vertus antiques. ĉtre un homme, cĠest une discipline. CĠest une idŽe trs belle pour aujourdĠhui, courageuse, rigoureuse. JĠaime Pirandello pour cela. Au dŽbut du XXe sicle, les gens affrontent des dŽcouvertes compliquŽes, la civilisation est dans un incroyable chaos. Lui ne cde pas au nihilisme mais cherche une issue vers le vrai, le bien, la libertŽ. Et il le fait avec des moyens dĠhomme de thŽ‰tre.

 

 

ÉÉÉÉÉÉÉÉ

 

 

 

HervŽ Loichemol : Marie-JosŽ Malis fait partie de ces metteurs en scne qui revendiquent un thŽ‰tre o le texte et la pensŽe du texte sont dŽterminants. CĠest ce que jĠaime chez elle et chez les metteurs en scne avec lesquels je travaille ˆ la ComŽdie de Genve. Ce qui contredit Žvidemment cette tendance lourde du thŽ‰tre aujourdĠhui o le surinvestissement du corps se mesure en quantitŽ de sueur et dĠhŽmoglobine versŽes sur scne. JĠy vois le retour de ce que Barthes dŽnonait dans les annŽes 1960 comme la consumation de lĠacteur, une espce de matŽrialisme vulgaire qui considre le corps comme un paquet de viande. Ce quĠil est assurŽment, mais il nĠest pas que cela. Cette rŽduction en forme de trop-plein scŽnique pourrait bien masquer un vide de pensŽe et rŽvŽler que, au thŽ‰tre comme dans le monde de la marchandise, le rgne de la pulsion fait des ravages.

 

 

 

 

ÉÉÉÉÉÉÉ..

 

Quels sont les enjeux de la mise en scne pour cette pice ?

Marie-JosŽ Malis  : Ici, lĠexercice de la mise en scne est un exercice de choix. Sur le plan de la mise en forme, il faut trouver lĠintensitŽ scŽnique la plus grande. Il y a un espace  simple. Tout le travail est avec les acteurs. Les textes de Pirandello sont trs tendus. Comment parler de ce texte ? Baldovino expose le thŽorme. Il dit : on va tout rŽvŽler, parler vrai tout le temps. Il fait des exposŽs lumineux qui aveuglent tout le monde ! Personne nĠa la capacitŽ de lĠentendre ! Pour lĠacteur, cĠest trs difficile. On peut faire de Pirandello un bavard ou un raisonneur. Il faut Žmettre une parole avec des Žclaircies, qui coule dans le flux dĠinvention et de pensŽe. ĉtre ˆ lĠintŽrieur de la production dĠune pensŽe. CĠest a, le travail : inventer la langue avec les acteurs, produire de la pensŽe, tre ˆ  lĠintŽrieur de la production dĠune pensŽe. CĠest fatigant, harassant mme. On avance sur des seuils trs Žtroits. Sit™t quĠon perd le style, le nerf, la production organique, le texte se met ˆ ronronner. LĠenjeu, cĠest dĠorganiser la longue traversŽe de la question, jusquĠˆ un soulvement bouleversant, ˆ un saut sublime. Comme devant les mŽlodrames de Douglas Sirk, le public doit avoir le cÏur qui se soulve.

 

Comment lĠespace a-t-il ŽtŽ conu ?

Marie-JosŽ Malis  : On a construit un mur, un ˆ-plat. On a renoncŽ ˆ la profondeur du plateau. On utilise le rideau. Quand il sĠouvre, il sĠouvre sur un mur. Le texte est jouŽ face au public. JĠai lĠhabitude de maintenir la salle allumŽe. Il nĠy a pas de solitude du plateau, mais des flux et reflux entre lui et la salle. Alors que tant dĠartistes prŽfrent se tourner vers les arts plastiques, je pense que le thŽ‰tre est lĠun des derniers endroits de la pensŽe publique, un espace o lĠon pense ensemble.