Une longue marcheÉ

 


ƒnŽe connut la gloire de Troie, puis son terrible crŽpuscule, sous lĠassaut convergent des ennemis, enfin la dŽfaite, la dŽroute et jusquĠˆ lĠeffacement complet du lieu.

Mais ƒnŽe dŽcide de rendre le nom de Troie ineffaable. Au long de nuits interminables, dans lĠexil de mers indiffŽrentes ou hostiles, ƒnŽe sĠattache ˆ maintenir une ferveur inentamŽe de ce nom, sans lĠabandonner aux consolations des Žtapes, ou le rŽsilier au grŽ des tentations Žparses.

Son ŽpopŽe nĠest pas, telle lĠOdyssŽe dĠUlysse, le retour dĠun vainqueur vers sa terre natale. Son sillage est celui dĠun vaincu sans terme prŽdŽfini : pas de lieu attendu o refonder Troie, pas de rendez-vous pris de longue date avec quelque renfort, pas dĠIthaque o relancer les dŽs. Et qui saura partager au fil dĠune si longue marche un tel dŽsir de grandeur retrouvŽe ?

Carthage et sa reine Didon, dŽcouvertes au fil de lĠerrance, nĠoffriront que des pauses : il ne sĠagit pas, en cette ƒnŽide, de sĠassurer une paix retirŽe et circonscrite, mais bien de rŽtablir, en un lieu hasardeux que seules les rencontres ˆ venir fixeront, une justice globale digne de lĠantique Troie.

 

Relisons Virgile qui inverse Homre pour mieux anticiper la maxime dĠun communiste turc : Ç ĉtre vaincu, lˆ nĠest pas la question ; la question est de ne pas se rendre. È [1]

1

Souvent, dans un grand peuple, quand une sŽdition a pris corps, quand une foule sans visage sĠemporte en ses dŽlires, que dŽjˆ les torches, les pierres volent, que la fureur se donne des armes, alors si cette foule voit un homme que sa piŽtŽ et ses Ïuvres rendent vŽnŽrable, elle fait silence, sĠimmobilise, lĠoreille dressŽe : cet homme parle et sa parole gouverne les cÏurs, calme les passions. [2]

 

Ainsi devant lĠantique Troie ŽcroulŽe du faite de sa grandeur [3], ƒnŽe parle :

Ici mme, les larmes coulent au spectacle du monde. [4]

Vous dont le sang nĠest pas affaibli par lĠ‰ge, cĠest bien trop dĠavoir une fois vu de telles ruines. Mais cĠest une perte facile ˆ consentir que celle dĠun tombeau ! [5]

ƒcoutez, et apprenez vos espŽrances ! [6]

Nous avons devant nous de longs exils. [7]

Restons fermes, gardons-nous pour les jours du bonheur. [8]

Il nĠy a quĠun seul salut pour des vaincus : nĠespŽrer aucun salut ! [9]

Il faut nous enfuir, nous Žchapper tant quĠune ŽchappŽe est possible. [10] SĠil est un lieu de la justice et une intelligence attentive au bien [11], nous y accderons.

Jeunesse rassemblŽe pour lĠexil [12], quels sont les premiers pŽrils que nous avons ˆ Žviter ? Quelle conduite tenir pour pouvoir surmonter de si grandes Žpreuves ? [13]

Une famine affreuse nous rŽduira ˆ ronger nos tables, ˆ les broyer sous nos dents. [14] Mais ne nous effrayons pas dĠavoir ˆ mordre dans les tables ! [15] Si une faim intolŽrable et l'injuste massacre que nous avons subi nous obligeront ˆ mordre et ˆ consommer nos tables, cĠest quĠun appel nous entra”ne de destins en destins. Nous avons ˆ labourer les plaines de la mer, ces champs qui sans cesse reculent. [16] LĠair et lĠeau sont des biens offerts ˆ tous. [17]

Le seul espoir que nous ayons, cĠest nous-mmes. [18]

2

Parvenu devant la neuve Carthage [19], ƒnŽe sĠavance au milieu de la foule ; il se mle au peuple et nĠest vu de personne. [20]

 

Le royaume de Troie peut-il rena”tre ici ? [21]

DĠeffrayantes Žnigmes enveloppent dĠobscuritŽs lĠannonce du vrai [22] et tant dĠŽtendues marines attendent encore notre fatigue ! [23]

Il revient ˆ ceux qui, par leur intelligence, ont rendu la vie meilleure [24], de donner ses rgles ˆ la paix : respecter les soumis, dŽsarmer les superbes ! [25]

ƒvitons les mensonges de la sŽrŽnitŽ et apprenons la justice ! [26]

Nous ne laisserons rien sans lĠavoir tentŽ. [27]

Un dieu plus grand que nous nous renvoie ˆ des Ïuvres plus grandes. [28]

3

ƒnŽe, au cÏur des tŽnbres o survivent les morts :

Mourir ? Est-ce donc un si grand malheur ? [29]

Vous demandez la paix pour les morts ; que ne pouvons-nous la donner aux vivants ! [30]

Nous avons aussi nos destins. [31] Notre espoir est dĠŽgaler la gloire de nos pres. [32] Rendons-nous dignes dĠtre des dieux ! [33]

ƒloignons-nous de ces lieux rongŽs de dŽcrŽpitude. Depuis quelque temps les vents le veulent ainsi. [34]

On peut faire tra”ner les grands ŽvŽnements, on peut multiplier les retards, on peut envelopper dĠobscuritŽ lĠannonce du vrai mais le courage a le droit dĠavoir quelque confiance en soi et la durŽe des ‰ges peut ˆ la longue entra”ner des bouleversements. [35]

Ne cŽdons pas au malheur ; allons de lĠavant ! [36]

 

ƒnŽe sortit de la grotte pour recommencer de sillonner les mers furieuses ˆ la recherche dĠune terre o reb‰tir une nouvelle Troie.

 

***



[1] DĠaprs Nazim Hikmet (Voilˆ, 1948) : Ç ĉtre captif, lˆ nĠest pas la question ; la question est de ne pas se rendre. È

[2] I.148É

[3] II.289

[4] I.462

[5] II.640

[6] III.103

[7] II.779

[8] I.207

[9] II.354

[10] IV.565

[11] I.604

[12] II.800

[13] III.367É

[14] III.256É

[15] III.395

[16] III.493É

[17] VII.230

[18] XI.308

[19] I.366

[20] I.439

[21] I.206

[22] VI.97

[23] V.615

[24] VI.663

[25] VI.852

[26] VI.619

[27] IV.414

[28] XII.430

[29] XII.650

[30] XI.110

[31] IX.135

[32] X.370

[33] VIII.360

[34] V.30

[35] III.414

[36] VI.90